‹ Le drame romantiqueChapitre 16 sur 120 · RÉSUMA · texte numérisé non relu

RÉSUMA

est celui de tous les poètes de son époque qui a les défauts les plus énormes. Il est théâtral dans le lyrisme et lyrique dans le dramatique ; il apporte à la scène une imagination puissante, mais sans frein, un goût spécial pour l'antithèse violente, pour les effets heurtés, pour le grotesque opposé au sublime, pour le développement ambitieux, le coup de cymbales de la fin, un instinct extraordinaire de l'invisible, du mystérieux, une vision qui dégénérera plus tard en hallucination.

Son génie antithétique exagère la violence des contrastes. Les passions nobles sont placées par réaction, non pas dans le peuple, ce qui serait l'esprit du temps, mais dans des êtres grotesques ou hideux, d'une hidéur physique ou morale.

Enfin, dernière preuve que la poésie du siècle n'était pas faite pour le théâtre, le théâtre n'estaux yeux du grand poète qu'une tribune à soulever la foule, et pour laquelle le génie seul est un mandat suffisant. Cette tribune, il n'y fit qu'apparaître. Du jour où il eut obtenu un mandat d'élu populaire, il préféra la scène politique (1).

Il n'y paraîtra pas non plus bien longtemps, il n'y aura pas l'action qu'il espérait avoir ; il faudra revenir au livre, la vraie tribune du poète.

En résumé, les trois formes principales de la poésie : l'épopée qui raconte, le drame qui met en scène, l'ode qui chante, n'existent réellement que par la grande poésie qui vient les habiter ; quand elle les a quittées, ces formes restent comme des moules vides, que jamais n'utiliseront les

(1) ce Il avait moins besoin du théâtre : il allait avoir la tribune. » (Victor Hugo raconté, LXVi.)

efforts des talents les plus ingénieux d'une autre époque. De plus, la grande poésie ne les habite guère qu'une fois. A ce moment, ces genres prennent un éclat extraordinaire qu'ils ne retrouveront plus ; car le génie qui rend l'humanité dans des œuvres typiques ne laisse plus rien à faire après lui, dans le même genre. Ainsi Corneille et Racine épuisent l'étude psychologique de la passion dans ce qu'elle a de général et d'humain.

Néanmoins, le système français s'étant trouvé relativement exclusif, nous voyons que l'esprit français ne se contente pas de cette première splendeur de la tragédie, à laquelle avaient nui les règles et l'antiquité mal comprise. A peine Racine a-t-il disparu que, pendant un siècle, les esprits les plus habiles, sentant ce qui manque extérieurement à la tragédie, chercheront à la perfectionner, en vain d'ailleurs ; mais, les temps venus, rien ne pourra empêcher la poésie reparue, même dans un siècle lyrique, de s'essayer une seconde fois au théâtre ; de là une sorte de renaissance courte, très brillante et avortée : le drame romantique, renaissance qui néanmoins n'est pas négligeable, à cause de la quantité de grande poésie qui entre au théâtre, et parce qu'elle a délivré la scène française de la servitude des règles étroites ; liberté péniblement conquise, mais qui peut-être ne suscitera jamais le chef-d'œuvre attendu, si la grande poésie ne doit plus reparaître au théâtre.

Page 1