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LE GENRE TRAGIQUE

peut s'allier de grande poésie avec une action et une fable. Mais pour mettre en lumière les grandes passions dans des situations appropriées, il faut choisir, avec des personnages, une époque, légendaire ou historique.

L'époque, et avec elle le lieu ne peuvent être en général indéfinis, imaginaires, comme dans certaines pièces de Shakespere d'un caractère particulier. Car le théâtre fait voir la conception du poète ; or les conceptions imaginaires ne doivent pas prendre corps à ce point. Pour elles le roman, le livre sont préférables. De plus des caractères entièrement feints ne nous attachent pas comme des héros dont le nom nous est connu : une résurrection est, à tout prendre, plus possible, plus humaine qu'une création. Les personnagee légendaires comme Achille, Edipe, n'ont même pour nous l'intérêt des personnages de l'histoire que , parce qu'ils doivent à la poésie une vie puissante : il nous semble bien qu'ils ont existé. L'époque sera donc légendaire ou historique, et prise assez loin dans le passé. C'est là une nécessité. L'éloignement grandit les hommes et les sociétés ; de loin, le réel, le vulgaire, le non poétique s'efface de lui-même, travail tout fait. Si le poète mettait sur la scène tragique des contemporains, il lui faudrait, sous peine de ne créer que des abstractions, leur donner le costume et le mobilier contemporains ; impossible dès lors do sortir du drame bourgeois.

Pour le développement des passions tragiques, il faudra ~? aussi que le poète aille chercher des personnages puissants, chefs d'Etats, rois, princes. Les passions n'atteignent qu'en eux le maximum d'intensité et de grandeur ; ils sont seuls exempts du frein que mettent aux passions des petits la loi, la société, la police, la pauvreté, la dépendance. Une passion vraiment dramatique est celle qui se porte aux plus grands excès ou celle qui, pouvant s'y porter, so mai- J trise. J

C'est pour cela que le drame bourgeois ne peutremplacer

la tragédie ; c'est un cadre trop étroit. A moins, bien entendu, qu'il ne sorte de la maison et des passions domestiques, qu'il ne prenne quelque grand événement, et, dans une démocratie, des personnages d'élite ; il se rapproche dès lors du drame héroïque.

Ajoutons que la tragédie peut (le drame romantique l'a fait et avec raison) mêler le faible ou le plébéien aux puissants ou aux grands. Mais par cela même il sera difficile que le drame n'ait pas une portée politique, ne sorte pas un peu de l'étude purement morale.

r~- Le choix d'une époque entraîne une certaine quantité de vérité historique, de couleur locale, de costume et de mobilier, autant qu'on en pourra concilier avec l'étude psychologique. Il y a encore là une juste mesure à trouver. Les

^ Grecs sur ce point avaient une grande liberté. Sauf quelques cas, les Perses par exemple, leur cadre est mythologique, leurs héros légendaires. Avant l'écriture, il n'y avait point de passé historique, mais de simples traditions. Homère peint moitié sur ces traditions, moitié d'après son temps. Les tragiques peignent d'après Homère.

Mais les poètes tragiques des temps modernes seront forcés de donner un peu plus d'importance à l'élément historique. Le poète cherche son sujet dans le passé ; mais à mesure qu'on avance, il n'est pas possible de remonter aussi loin. Si les Grecs et les Romains remontent aux temps héroïques, la Renaissance et le xvne siècle ne remontent guère qu'à l'époque historique (le Cid, Horace, Cinna, Xicomède, Britannicus). L'Espagne tragique, Shakespere se contentent du moyen âge, Schiller et -Goethe prennent même des sujets dans les temps modernes. La raison en est facile à comprendre. L'époque et les héros choisis doivent s'adapter facilement à ce qu'il y a de contemporain au fond de toute poésie. Des mœurs trop antiques s'allient mal à des passions modernes. Corneille cherchait d'abord clans la chevalerie et le moyen âge ; mais la tournure que prit, grâce

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