‹ Le drame romantiqueChapitre 23 sur 120 · SHAKSPEARE. TRAGEDIES HISTORIQUES · texte numérisé non relu

SHAKSPEARE. TRAGEDIES HISTORIQUES

de Lyly. On voit peu d'imitations antiques, si ce n'est les drames lugubres imités de Sénèque auxquels mit fin le succès de Marlow, rendu célèbre par un Edouard II, un Faust, un Juif de Malte. Aussi Shakspeare n'imitera pas l'antiquité. Comme les dramaturges espagnols, il se civilisera à l'école des anciens, il en sortira meilleur et plus habile ; mais il n'emportera pas de modèles à copier. Bien loin de traiter des sujets modernes à la manière antique, il traitera des sujets antiques à sa manière, comme Jules César, Antoine et Cléopâtre ou Troïhis et Cressida. Est-ce à dire que le progrès fait par l'antiquité sera perdu pour Shakspeare? non, pas plus que pour Lope et Castro. A côté de ses « plays » historiques, Shakspeare fera des tragédies comme Hamlet et Macbeth. En effet, au moment où le théâtre anglais est constitué, il y a deux sortes de pièces tragiques également en faveur, deux systèmes également goûtés, quoique le second ait ensuite remis le premier dans l'ombre. Ces deux systèmes sont les ((.plays » et les tragédies, ou, si l'on veut, les tragédies historiques et les tragédies proprement dites.

Le premier système est la tragédie embryonnaire ; il devait, avec le temps, donner lui-même, et parla force des choses, la vraie tragédie ; mais la Renaissance, en faisant connaître le théâtre antique, hâta cette éclosion. Le poète prend une vie de roi, ou une partie de la vie d'un roi, qui puisse lui fournir des péripéties tragiques, et, en Angleterre, Shakspeare n'a que l'embarras du choix. C'est le système sorti des Mystères et que nous avons déjà vu en Espagne. Aux Vies des Saints succèdent sur la scène les vies des héros légendaires et des rois historiques. Pour le menu peuple qui ne lit pas l'histoire, le poète met l'histoire en tableaux ; il ressuscite les héros, les fait parler et agir avec une réalité de vie prodigieuse. Ainsi se forme pièce par pièce l'épopée de l'Angleterre, Mais, en somme, à part la faculté de voir, de faire vivre ses personnages, de ressusciter le passé, lo

poète n'agit pas sur la matière tragique. Antoine et Ch'6pâtre par exemple, qui n'est qu'un play comme Henri VI, Henri VII, Henri VIII, n'est aussi que du Plutarque mis en tableaux.

L'intérêt qu'excitent ces sortes de pièces est grand parce qu'elles illustrent l'histoire nationale. Mais ce système, pour être employé par un génie, n'en est pas moins rudimentaire : il dramatise l'histoire ou la légende ; il n'en extrait pas une œuvre d'art. Nous souffrons avec les héros tragiques, à proportion qu'ils souffrent eux-mêmes. Doncl'émotion vraiment tragique sera excitée en nous si le poète nous montre un héros dans une situation où ses passions se combattent violemment, dans une impasse où, acculé fatalement, il voie venir la conséquence de ses actes et ne puisse l'éviter. Car alors, ressentant ce que sent le héros, nous sommes, comme lui, dans la perplexité la plus tragique. Il sera donc utile au poète de ne pas donner aux faits trop d'importance et de ne se servir des circonstances historiques que comme déterminant des développements, des explosions, des luttes de passion.

Prenons Hamlet. Un frère empoisonne son frère pour épouser la reine et prendre le pouvoir. Le fils du mort venge le père sur le meurtrier ; la mère et épouse coupable se tue. Ce sont là des faits tragiques d'un intérêt secondaire. Mais si ces faits ne servent que de canevas à des luttes dépassions, si nous voyons le meurtrier inquiet, agité de remords, craignant le fils de son frère, l'épiant anxieusement pour savoir si le jeune homme ne sait pas le crime et ne médite pas la vengeance, et enfin résolu, pour consolider son premier meurtre, à en commettre un second, à tuer le fils après le père ; si nous voyons la mère plus inquiète encore, partagée entre l'amour de son fils et la crainte d'un juge et d'un vengeur ; si nous voyons, dans ce drame de famille substitué au drame historique et où le choix de personnes royales ne sert qu'à donner aux passions tout leur dévelop-

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