SHAKSPEARE. LE CARACTERISTIQUE
l'antithèse, et il en a conclu queles héros tragiques devaient être faits d'antithèses. Tous les hommes sont volontiers pour lui profonds et frivoles, sagaces et extravagants, tandis que la frivolité et l'extravagance d'Hamlet sont feintes. Hamlet est petit et gros ; Hamïet ne saurait être en effet grand et maigre, parce que les personnages de ce genre sont trop caractérisés ; mais quel inconvénient y aurait-il à ce qu'Hamlet fût de taille moyenne, et ni gros ni gras ? Aucun ; les personnages tragiques peuvent tous s'accommoder de cette manière d'être. Et pourtant le détail de Shakspeare convient si bien à Hamlet qu'il semble achever l'idée que nous nous faisions de lui. Dès qu'Hamlet et Laerte font assaut, cette haleine courte d'Hamlet, ce léger embonpoint sont des détails tout à fait dramatiques et attachants. Les détails réalistes que le poète romantique a accumulés dans Cromwell n'ont pas, nous le verrons, la même raison d'être. Ils rendent le personnage prosaïque ; Shakspeare au contraire a eu cet art instinctif et exquis de l'antithèse, qui est un procédé chez d'autres.
C'est ainsi que la vulgarité de la nourrice dans Roméo et Juliette rend plus virginal et plus suave ce type idéal déjeune fille italienne, chaste et passionnée à la fois. Mais remarquons ici que si le détail vulgaire sert utilement de contraste, ce n'est pas dans un même caractère. On voit chez Shakspeare des types vulgaires qui rehaussent la distinction et la grandeur des autres, et non dans un même caractère des côtés vulgaires qui auraient la prétention de faire ressortir des délicatesses.
Corneille avait aussi trouvé d'instinct ces oppositions que produisent les rôles vulgaires. Après avoir abusé de l'antithèse au point de créer dans Horace des personnages formules qui, s'ils ne sont pas sublimes comme Curiace, sont exagérés comme Horace ou mauvais comme Sabine, il ti-ouva du nouveau en inventant le Félix de Polyeucte et le Prusias de NicomMe.
Les personnages uniquement comiques et grotesques sont rares dans les tragédies de Shakspeare ; car il ne faudrait pas confondre avec eux les personnages enjoués qui mettent par instants la note doucement gaie dans la tragédie. Ce sont en o-énéral les rôles vulgaires qui à l'occasion sont comiques ou o-rotesques, ce qui ne choque point en eux comme dans un héros tragique. D'ailleurs les saillies comiques et grotesques sont en réalité en dehors des rôles, ajoutées à la pièce pour faire rire le parterre. Shakspeare a dû se plier au goût des Anglais du XVIe siècle, goût fort peu raffiné ; tout le monde fera à ce grand génie l'honneur de croire que quand il coupe la tirade d'un héros tragique par des lazzis adressés au machiniste, ou qu'il fait dire par un comparse un mot obscène, il n'obéit pas à son goût propre. Il aurait supprimé ces détails s'il avait travaillé pour la postérité seule ou pour un auditoire éclairé. Et encore nous ferions-nous scrupule dans Roméo et dans Othello de supprimer tels mots gaillards prononcés par des personnages vulgaires et odieux, mots qui sont dans leurs caractères, qui achèvent de les peindre, de les rendre méprisables, sans faire aucun tort à la pureté de Juliette et de Desdemona ; et même la chasteté indulgente avec laquelle ces femmes pures accueillent parfois ces plaisanteries est le dernier trait qui achève leur portrait idéal.
Il faut donc distinguer, par exemple dans Ilamlet. ce qui est dit pour la galerie ; il faut distinguer aussi en lui ce qui est feinte ; l'homme chaste dans ses discours, qui simule la folie et y joint encore un mépris non simulé des hommes, qui éprouve et simule à la fois le doute sur tout, jusque sur la jeune fille qu'il aime, prononcera de ces mots tout pleins d'une ironie amère, exagérera sa méchanceté et son scepticisme et se plaira même, blessé au cœur, à blesser les autres injustement.
Nous ne parlerons pas ici d'un certain grotesque qui n'a été grotesque que dans l'imagination des théoriciens roman-