LE SYSTÈME ALLEMAND. — SCHILLER
que le théâtre classique avait eu tort ensuite de réduire à un seul.
Voilà tout ce que le théâtre allemand a d'original, au Frulpointde vue qui nous occupe, des conditions du genre. Un grand pas avait été fait par l'art dramatique : on avait reconnu les excès du système classique, et on était arrivé, sous l'invocation de Shakspeare, à constituer un système de drame moderne qui laissait peu à désirer. Ce dernier progrès s'était fait en Allemagne grâce au développement de la poésie allemande ; car les progrès du genre n'eussent pas été acceptés si la grande poésie, entrant dans le cadre du drame, n'avait eu la puissance de les imposer.
C'est ce qui nous expliquera pourquoi ce même progrès, accepté en Allemagne, ne le fut pas en France ; pourquoi une admiration peu éclairée pour nos classiques nous attachera pendant deux siècles à un système si défectueux, tant que la grande poésie ne sera point revenue au drame, fût-ce même pour un temps et sans y bien réussir.
De plus, les Français sentirent bien que le système classique avait de grands défauts, et ils essayèrent de les corriger ; mais ils se refusèrent à voir son défaut capital, ou plutôt l'esprit français ne pouvait avoir conscience de ce défaut capital, une manière trop philosophique de concevoir le drame, "que quand il se serait lui-même transformé avec le temps et les révolutions de la pensée. La tragédie, aussitôt après Racine, sentit qu'elle avait à se modifier, et elle s'obstina à vivre, à se corriger : de là sa grande vitalité, ses efforts pour se rajeunir, ses transformations intéressantes mais incomplètes. Incomplètes, parce que l'amourpropre national empêcha longtemps d'avouer ce qu'elle
devait reprendre au drame dont elle était sortie pour vivre longtemps Elle lui avait pris l'étude de l'homme intérieur ; elle eût dû lui reprendre, dans une certaine mesure, la peinture de la vie extérieure.
Nous l'avons vue, avec Voltaire, avec Lamotte, de Belloy, se débarrasser, quoiqu'à regret, des plus gênantes de ses entraves ; on cherche à lui donner tantôt la liberté de la prose, tantôt la diversité et la vérité des lieux, tantôt le mouvement, la pompe du spectacle ; on donne quelque rôle au décor, on cherche peu à peu la vérité du costume ; on s'imagine enfin que le choix exclusif des personnages antiques est le défaut capital ; on va donc chercher dans le moyen âge ou Eustache de Saint-Pierre, ou Zaïre, sans que la tragédie ait fait le moindre progrès.
A la veille de la révolution romantique, on ne craint plus depuis longtemps d'emprunter des sujets à Shakspeare à Schiller, dût-on les accommoder à la manière française comme la Marie Stuart de Lebrun ; mais on reste ferme sur les manies les plus ridicules du système vieilli, par exemple sur les questions de versification, de périphrases, de style noble. Les concessions qu'a faites la tragédie ne lui servent à rien, parce qu'elle ne redescend pas jusqu'à la vie réelle pour s'en faire un point d'appui dans la recherche de l'idéal. Aussi un des coups d'éclat qui la tueront sera une débauche de réalisme : V Henri 111 de Dumas.
Les précurseurs et les combattants. — II. Victor Hugo. La préface de Crorawell. — Examen des divers points de la réforme. — III» Le grotesque dans la théorie romantique. — Le grotesque dans les drames. — IV. Le drame théorie : Cromwell. — V. Le système corrigé par les œuvres.
Les deux grandes différences entre le drame classique et 9 le drame romantique, c'est le retour au caractéristique, c'est-à-dire à un art de présenter des personnages plus concrets et vivants ; c'est aussi l'intention de mêler « le drame de la vie au drame de la conscience. »
Toutes les autres réformes s'ensuivent Les personnages caractéristiques appellent le mélange dan3 une certaine mesure du grotesque, l'intervention du costume et du décor; le lieu, lui aussi, se caractérise, et les unités deviennent facultatives.
11 ne faut donc compter parmi les précurseurs du romantisme que ceux à qui est apparue cette lacune essentielle de la tragédie : l'absence de caractères au sens étroit du mot, et
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cette autre lacune : l'absence du drame de la vie opposé au drame de la conscience.
Quant à ceux qui ont critiqué la tragédie, combattu les unités, demandédu décor, cherché des sujets nationaux, etc., ils sont légion. On en trouvera même avant que la tragédie classique ait existé. Un livre entier pourrait se faire sur les prétendues origines du romantisme, alors que peut-être il suffisait d'être dans la révolution romantique comme Hugo, d'avoir ses racines dans la nouvelle école, d'être enthousiaste de Shakspeare etde préférer le moyen âge à l'antiquité, pour trouver le drame romantique, sans même avoir lu Madame de Staël. En tous cas l'histoire des revendications de détail, qui se confond presque avec l'histoire de la tragédie au xviii0 siècle, porterait en elle une excellente leçon : l'inutilité de l'esprit critique, qui voit les défauts de détail, sans le génie qui saisit d'un coup d'œil le vice rédhibi— toire.
Comme nous l'avons vu, presque tous les systèmes furent romantiques ; le théâtre classique seul omit le caractéristique et le concret. Eschyle, Euripide, Lope de Vega, Guilhem de Castro, Shakspeare, Schiller furent des romantiques.Les Français ne s'en sont pas toujours douté,au moins pour les Grecs, que les pseudo-classiques prirent de bonne foi pour des classiques.
Les premiers romantiques en France remontent loin. Avant Corneille, dès 1628, les théories romantiques étaient affirmées par François Ogier, dans sa préface écrite pour une tragédie de Jean de Schelandre. Il y soupçonnait que les Grecs pouvaient bien avoir été des romantiques, comme l'affirmait Stendhal, quand il définissait, juste deux siècles après, le romanticisme. « l'art de présenter aux peuples les oeuvres littéraires qui, dans l'état actuel de leurs habitudes et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible », et qu'il ajoutait : « Sophocle et Euripide furent éminemment romantiques » . Ogier répudiait les règles