FRANÇOIS OGIER
et déclarait que l'art tragique devait admettre le caractéristique etle comique, en un mot le grotesque des romantiques. « Dire qu'il est malséant de faire paraître en une même pièce les mêmesparsonnes traitant, tantôtd'affaires sérieuses, importantes et tragiques, et, incontinent après, de choses communes, vaines et comiques, c'est ignorer la condition de la vie des hommes, de qui les jours et les heures sont bien souvent entrecoupés de riset de larmes... »(1).
On le voit, Ogier est aussi audacieux que l'auteur de Cromwell ; il ne met nul correctif à sa théorie, et n'indiquant pas dans quelle proportion le comique doit être employé, semble approuver le mélange exact des deux éléments que voulait l'Hugo de 1827.
Un des premiers romantiques fut aussi le poète pour lequel Ogier fit sa préface ; Jean de Schelandre mêlait exactement le comique et le tragique ; il mettait sur la scène, comme Shakspeare, tout ce que l'imagination peut y mettre ; il la transportait à son gré. Malheureusement il lui manquait le génie, en sorte que sa tentative rentre dans les innombrables tentatives inutiles.
Avançons jusqu'à la fin du xviii8 siècle. Nous trouverons dès lors deux sortes d'ancêtres du romantisme dramatique : ceux qui introduisirent, sans les défigurer comme Voltaire, les poètes dramatiques de l'Allemagne ou de l'Italie ; ceux qui luttèrent par les théories. Les uns et les autres viennent de Mercier et de Madame de Staël, surtout de cette dernière.
Mercier, en 1773, exposait déjà avec violence des idées alors singulières par la forme, très sensées au fond, quand il condamnait absolument l'imitation antique, et maudissait Jodélie et les premiers qui, copiant servilement les Grecs, ont faitregretter les c( Mystères». Pour Mercier, d'ailleurs, toute
(1) Voir Petit de Julleville : Le Théâtre en France, 3e Edition, 1893, page 105.
la tragédie est non avenue ; son idéal, c'est aussi la fusion du comique et du tragique qui ferait du drame un spectacle supérieur. Mercier voyait bien au fond que ce qui manque au théâtre tragique, c'est le caractéristique et le grotesque* Il voyait tout cela d'instinct. Mais qu'eût-il produit avec le mélange du comique et du tragique ? Tout dépend delà proportion dans laquelle il les eût fondus. Il ne voyait qu'un côté de la question : il ne s'occupait point, comme Mme de Staël, de la grande poésie.
Or, ce qui fait la valeur de Mrae de Staël, ce qui prouve le génie de cette femme étonnante, c'est qu'elle fut à la fois, en nous révélant l'Allemagne à sa façon, un ancêtre du lyrisme romantique et un ancêtre du drame romantique. En somme, Mme de Staël, c'est une femme qui a vu en Allemagne régner la grande poésie dans l'ode et au théâtre, et qui excite l'émulation delà France en nous commentant cette grande poésie. Ce qui distingue en partie notre poésie romantique, c'est que quelque chose de la rêverie et de la sensibilité de l'Allemagne et de l'Angleterre est entré dans le tempérament de la poésie française. Comme nous le verrons, il faut en chercher certaines causes dans les commotions et les résultats de la Révolution, qui ont développé le moi et la sensibilité ; mais Mme de Staël a aussi fait comprendre à la France las modèles de la poésie rêveuse et sentimentale du nord, et, ce faisant, elle a excité par contre-coup à la ressemblance et à l'imitation. En faisant remarquer que l'âme moderne ne ressemble pas à l'âme antique, que les modernes ont puisé dans le repentir chrétien l'habitude de se replier continuellement sur euxmêmes, que la poésie allemande est nationale par les sujets comme par les idées, que la littérature romantique est la seule qui soit susceptible encore d'être perfectionnée, parce qu'elle a ses racines dans notre sol, elle travaillait pour le théâtre qui devait se nourrir de la poésie romantique. Quant au théâtre allemand comparé au théâtre français,