LA PRÉFACE DR CROMWELL
La première qu'aient faite les poètes romantiques consiste à confondre avec le christianisme primitif celui du xixe siècle, avec une foi vigoureuse et instinctive, la foi spiritualiste et philosophique, avec une religion grossie de dogmes, aussi positive et aussi grossière que le paganisme, une religion épurée par tout le travail de la pensée humaine.
La foi de 1830 est réellement le dernier éclat d'un feu qui se meurt ; elle est la réaction contre le grand bouleversement de 89. Ceux qui étaient catholiques en 1820 ne l'étaient plus en 1830. Quant au christianisme primitif, il n'a pu engendrer la mélancolie ; il a au contraire suscité une seconde jeunesse de l'humanité. Quel rapport entre cette foi primitive, robuste, toute d'élan, et la mélancolie? Le mépris de cette vie terrestre, le mépris du corps et de la chair, avec la foi invincible dans une éternité heureuse, n'est pas la mélancolie, qui, elle, est faite, à l'insu même de ceux qu'elle prend, de doute et non de foi.
De plus, c'est dans le cœur du peuple que, selon le Victor Hugo de 1827, s'éveille cette mélancolie nouvelle ; elle n'y avait aucune place du temps des catastrophes antiques. Mais est-ce le peuple qui fait les drames, au temps d'Eschyle comme au temps de Shakspeare ? Les poètes antiques n'ontils pas éprouvé la commotion des chutes de rois ? La fatalité qui s'attache aux familles héroïques ne les a-t-elle pas frappes de mélancolie ? La pitié pour l'humanité, le sentiment de la vanité des choses est-il la conséquence d'une foi robuste dans l'immortalité future ? Non, bien au contraire : si vous songez à la Révolution française, à la secousse qu'elle produisit sur les âmes, à ce moment unique où s'écroula pour l'homme qui pense la foi au droit divin, la foi aux dogmes, la foi à une providence sûre de ses desseins, à cette heure terrible où tant de ruines se firent, où tant de sang se versa pour un résultat qui parut dérisoire au lendemain de la Terreur, nous comprenons alors la mélancolie ; c'est de là que date cette grande maladie dont l'huma-
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nité pensante est désormais la proie, la mélancolie du doute, de la foi perdue, la mélancolie de l'âme que nul rêve, nulle espérance religieuse ne console plus de la vie terrestre où la justice semble définitivement destinée à succomber sous la force, force des armes, force de l'or ou force du nombre.
L'auteur a donc pris pour un sentiment chrétien le résultat même du doute, et des commotions sociales, mais de ces commotious intimes qui, il est vrai, secouent l'âme même d'une nation, qui ébranlent un peuple enivré un instant de liberté, de progrès, de fraternité, et retombé bientôt à la tristesse de l'effort inutile ou mal récompensé.
Sur l'esprit d'examen et de curiosité dont le poète fait l'autre base d'une poésie nouvelle, l'erreur est la même. Cet esprit, dans sa haute portée, date du dix-huitième siècle ; les nuées de rhéteurs, de grammairiens, de sophistes qui « viennent s'abattre comme des moucherons sur Timmense cadavre î> du monde antique, c'est surtout depuis le xvine siècle, et au plus depuis le xvi° que nous les avons vus.
Nous commençons à voir clair dans la théorie de la Préface, et voici comment il faut la résumer : le poète romantique, qui croit avoir réalisé dans un drame très marqué du sio-ne contemporain l'idéal du drame moderne, a éprouvé le besoin de s'autoriser de Shakspeare ; Shakspeare représentera doac tout le drame moderne, et le drame moderne reproduira le monde moderne. Il fallait donc attribuer au monde moderne les deux caractères principaux qui sont ceux du nouveau drame romantique, comme de toute la littérature romantique, la mélancolie et l'esprit d'examen qu'il eût pourtant avec plus de gloire revendiqués par le romantisme lui-même.
Quant à Shakspeare, le poète, content d'avoir personnifié en lui le drame, l'abandonne prudemment ; le drame de Shakspeare avait, en somme, peu de rapports avec le drame dont la théorie vient ensuite. Mais il fallait un