LA IMŒFACE DE CROMWELL
patron inattaquable, et, dans l'idée du débutant, cette colossale théorie des trois époques, la troisième résumée en Shakspeare, devait mettre hors de combat les dissidents en les écrasant.
C'est la partie faible, enfantine presque, de la Préface : la généralisation y est hardie et ignorante. Ces pages sont bien d'un jeune homme de vingt-cinq ans.
Nous examinerons à part la question du grotesque dans les théories et les œuvres romantiques. Disons un mot de la critique que fait le poète du système classique, et de sa polémique au sujet des unités.
La question des unités a fort vieilli. Nous avons essayé de montrer et leur inutilité et l'emploi judicieux qu'en ont fait les classiques, étant donné le système. Les pages de la préface dirigées contre les tragiques de l'empire qui traînaient encore dans la Restauration, sont parfaites d'esprit, de verve et de raison . Les unités, en effet, prises dans leur extrême rigueur et imposées à perpétuité, étaient bien devenues de ces « chicanes que la médiocrité, l'envie et la routine font au génie ».
C'est aux conditions matérielles du genre qu'il faut demander une sentence définitive contrôles unités.
Comme un spectacle qui dure deux ou trois heures doit contenir des repos, le spectacle se trouve coupé nécessairement en actes : trois ou cinq, la question est secondaire^ Mais il n'est plus nécessaire de demander au spectateur qui a vu le rideau se baisser, qui s'est distrait un quart d'heure, de revenir à sa place pour retrouver l'action juste au même point, pour entendre la suite de la conversation précédente. Il est très admissible qu'il se soit, dans le drame, écoulé quelque temps entre les deux actes ; il l'est aussi que le lieu de la scène pendant l'entr'acte ait changé. Et même l'illusion, non seulement s'accommode d'un certain temps écoulé dans l'entr'acte, mais exige presque cet intervalle dans l'action. Et puis, après tout, quand même certaines
convenances matérielles n'exigeraient pas que le spectacle fût coupé par quelques repos, il eût fallu inventer ces repos, parce que la nécessité de faire tenir une action, même une crise, dans un seul lieu gênerait la représentation vivante de la vie, même idéale, et que cette gêne ne serait pas compensée par les plus grandes beautés d'abstraction et d'analyse. Les classiques, d'ailleurs, éludèrent franchement l'unité de lieu, et la médiocrité ne s'en aperçut pas. Ne pouvant dérouler toute une action dans un lieu unique, ils la déroulèrent dans un lieu indéfini, indécis. Et cette indécision fat le comble de la logique. « Où a-t-on vu vestibule ou péristyle de cette sorte ? » demande l'auteur de Cromivell. Nulle part assurément, et c'est ce que veut le poète classique. S'étant laissé une fois imposer la règle, pouvait-il mieux faire ?
La préface attaque avec assez de raison les récits qui remplacent pour les spectateurs ce qui est « trop caractéristique, trop intime, trop local, pour se passer dans l'antichambre ou le carrefour, c'est-à-dire tout le drame».
Ces moyens avaient en effet fait leur temps ; ce qui n'implique pas qu'ils n'aient été excellents dans le théâtre classique. Il y avait d'ailleurs, et nous l'avons montré, une grande exagération à dire que ces scènes «caractéristiques» sont tout le drame. Dans Corneille et Racine, la plupart des récits étaient nécessaires. Je ne parle pas du récit de Rodrigue dans le Cid. Mettre sur la scène la bataille contre les Maures, étrangère à l'action, et n'ayant d'autre résultat dans la pièce classique que de grandir Rodrigue, Corneille, l'eût-ilpu, n'y eût pas songé. Ce récit d'un exploit fait en présence du roi est plus utile au drame que la scène en question. Il en est de même pour la conjuration que raconte Cinna ; la vue du combat des Horaces et des Curiaces importait peu à une étude psychologique ; tout au plus dira-t-on que Corneille eût pu faire passer plus adroitement le subterfuge par lequel il fait croire d'abord au vieil