LA PRÉFACE DE CROMWELL
fait, à l'usage des médiocres, l'apologie des défauts du génie, elle les nie, en somme ; défaut et génie sont incompatibles ; car ce que le vulgaire appelle défaut devient la condition sine qua non du génie ; le génie est la montagne abrupte, le chêne au tronc ridé, aux rameaux noueux : il est la flamme qui « ne va pas sans fumée » et, pure image de versificateur, il est « la médaille qui a son revers ». Et si la critique n'est pas satisfaite, on lui ferme définitivement la bouche en lui prouvant que c'est « son infirmité » qui « s'effarouche » des hardiesses du génie, faute do pouvoir, comme cet aigle, « s'abattre sur les esprits avec une aussi vaste intelligence ».
La vérité est que le poète trompe le lecteur avec des mots. La sublimité continue est impossible ; mais les morceaux sublimes se détachent sur un fond, et pourquoi ce fond, qui peut au moins être neutre, serait-il mauvais, pourquoi la trame serait-elle affligée de taches et de déchirures ?
Les esprits élevés consentiront toujours à « quitter la critique des défauts pour la grande et féconde critique des beautés » ; mais à condition que les auteurs n'auront pas la prétention de lui faire prendre les uns pour les autres. On peut rejeter bien des défauts de Shakspeare sur le goût de ses contemporains, mais ces défauts existent.
La conclusion de cette théorie pour le poète romantique, c'est qu'il se donnera la facile vanité d'avouer les « nombreux et grossiers défauts de ses ouvrages », pour déclarer qu'il ne les corrigera pas. Et ce n'est point ici fanfaronnade de jeune homme ; l'artiste mûr est resté fidèle à cette loi qu'il a posée. « Il vaut mieux, dit-il, passer le temps à dépouiller son esprit de ses défauts qu'à corriger les défauts de ses livres ; on ne corrige un ouvrage que dans un autre ouvrage. » Mais si ce sont les défauts de l'auteur qui ont produit les défauts du livre, il semble que corriger les défauts du livre c'est corriger les défauts de l'auteur. Corriger un livre, en améliorer la composition et l'expression, suppri-
mer les fautes d'art en laissant subsister les idées de la jeunesse, empêcbe-t-il d'ailleurs d'en faire un nouveau ? Et puis l'ouvrage qui en corrige un autre, est lui-même corrigé par un autre, et la perfection étant une chose difficile à atteindre, l'auteur se trouvera avoir produit une suite de livres tous imparfaits. Etrange résultat auquel ce siècle nous a habitués, car la théorie romantique est devenue celle de toute une génération. Et quel respect de la postérité pour laquelle il écrit, puisqu'il récuse le jugement des contemporains, quel respect de la postérité devant laquelle il se présentera volontairement avec tous ses défauts, et qui à ses éloges joindra l'éternelle restriction d'un blâme sévère. L'origine de cette erreur est dans la maladie romantique, que nous avons décrite ailleurs. L'orgueil immense des poètes a été d'ailleurs encouragé par l'engouement d'un siècle. Dans la démocratie moderne, le public n'étant plus l'élite des gens dégoût, mais la foule des médiocres, l'admiration est devenue moins éclairée ; beautés et défauts sont souvent acceptés en bloc; et le poète, s'il n'a pas le goût solide, prend pour des envieux malveillants ceux qui louent avec restriction.
Le poète des Orientales en particulier a toujours affecté de ne plus tenir compte de ses œuvres publiées et de laisser à ses amis le soin de sa réputation. A la fin de sa vie, à propos d'une édition ne varietur fort pauvre en variantes, nous avons vu le poète déclarer qu'il ne s'occuperait pas de l'ouvrage, comme si les plus grands génies n'avaient pas tenu à faire eux-mêmes cette toilette in extremis de leur œuvre, à disposer eux-mêmes l'édition testamentaire, celle qui doit faire foi pour la postérité.
Les auteurs du xvir5 siècle étaient plus modestes quand il s'agissait de leurs défauts : ils les reconnaissaient, ils ne craignaient point de revoir et de corriger ; ils ne se vantaient pas d'avoir écrit tel drame en quinze jours, ils ne tenaient point à faire croire que des vers travaillés à la lime fussent