LA THEORIE DU GROTESQUE
au contraire sortis tout armés du cerveau de Jupiter poète. Notre admiration pour le plus grand des poètes de ce temps ne doit pas nous empêcher de signaler cette vanité exubérante. Combien la noble fierté de Corneille est modeste auprès de l'orgueil emphatique et mystique de Lamartine et de Hugo, et comme ils auraient eu besoin de l'amitié d'un Boileau qui eût noté les vers durs, les chevilles épiques, les strophes redondantes, les traits et les métaphores qui sont sur la limite du sublime et du grotesque, d'un Boileau qui eût dit : « Ce livre n'ajoutera rien à votre gloire que des défauts ! » Et quelle œuvre magnifique que celle d'un Hugo, puissante et condensée, débarrassée des pièces médiocres, des volumes qu'on fait de fragments mis d'abord au rebut et repris plus tard, des ouvrages séniles éclos dans un cerveau usé par soixante ans de production incessante ! Mais la postérité fera le triage, et c'est à la critique de préparer à nos fils ce plaisir sans mélange.
La théorie romantique du grotesque est fondée sur le christianisme. C'est lui qui « amène à la vérité la poésie » ; elle la cherchait apparemment depuis l'origine sans la trouver. Le christianisme, soit, a montré dans l'homme la bête et l'ange, la chair et l'âme, la matière et l'esprit. Mais est-ce pour les glorifier également? Non ; c'est pour immoler l'une à l'autre, pour enseigner le néant de la terre et le mépris de ce monde. Et c'est pourquoi le christianisme veut que le drame glorifie le grotesque, c'est-à-dire la bête, la chair, la matière !
Etrange raisonnement ! Parce que Dieu a créé le mal à côté du bien, le difforme près du gracieux, l'homme n'a pas le droit de procéder autrement dans ses créations, de rectifier Dieu. Le mal existait aux temps grecs ; comment
les dramaturges grecs n'ont-ils pas cherché à mêler, eux aussi, lu bête à l'esprit? C'est que les Grecs étaient des artistes, et que l'art choisit en vue de l'impression qu'il peut produire.
Le christianisme aurait par suite amené dans l'art la comédie. Rien de plus faux évidemment. L'auteur a beau nous dire avec assurance qu'Aristophane et Plaute ne sont rien auprès des colosses homériques, Eschyle, Sophocle, Euripide, et ajouter agréablement qu'Homère « les emporte avec lui, comme Hercule emportait les Pygmées cachés dans sa peau de lion », il n'en est pas moins vrai qu'Aristophane existe, qu'il a écrit près de cent comédies, que la comédie grecque ne se borne pas à Aristophane ; qu'elle s'est au contraire développée comme la tragédie, qu'elle a peut-être eu plus de poètes que la tragédie, qu'elle a duré plus longtemps. Hugo ignore Eupolis, Cratinus, Diphile, Philémon, Ménandre ; je ne remonte pas jusqu'à Epicharme ; l'histoire littéraire l'eût garanti contre ces théories démesurées qui sautent si largement par-dessus des siècles entiers. A Rome non plus, Plaute n'est pas seul. Le poète de vingt-cinq ans ignorait sans doute aussi le drame satirique où le grotesque se donnait carrière à propos des personnages et des légendes de la trilogie, si bien qu'il semble que les Grecs, après avoir pleuré pendant trois tragédies sur leurs héros, aient éprouvé le besoin d'en rire avant d'aller souper. Mais ils n'ont pas mêlé tragédie et drame satirique, ils s'en seraient gardés.
D'ailleurs l'auteur n'ignore pas tout sur ce sujet, il feint d'ignorer ; il avoue le grotesque antique, mais, dit-il, cette partie de l'art est encore dans l'enfance, l'épopée étouffe le grotesque, il se dissimule. Au contraire, dans les temps modernes, « le grotesque a un rôle immense ».
Et d'abord dans la religion, le grotesque est partout, horrible ou bouffon : traditions populaires, êtres fantas-