‹ Le drame romantiqueChapitre 41 sur 120 · J.A THEORIE DU GROTESQUE · texte numérisé non relu

J.A THEORIE DU GROTESQUE

tiques créés par l'imagination, les gnomes et les lutins, le diable et l'enfer, les tarasques et les gargouilles.

Ici encore on ne peut nier que l'antiquité ait eu tout cela ; mais l'auteur se dégage galamment ; l'hydre de Lerne est « banale », dit-il. Pourquoi? C'est une gargouille inventée par un peuple un peu plus esthétique et plus éclairé.

Les Cyclopes sont des géants ; les gnomes sont des nains ; l'auteur en conclut qu'ils sont supérieurs ! Mais les Grecs avaient des nains aussi, et le moyen âge ses géants. Tout ce grotesque est de tous les temps, de toutes les civilisations primitives. Négligeant ainsi l'antiquité, le poète a beau jeu pour nous montrer le grotesque régnant exclusivement dans les temps modernes.

C'est surtout dans l'architecture gothique qu'il lui suppose un rôle exagéré ; les enfers, les purgatoires, sculptés sur les tympans, peints sur les vitraux, ne sont pas en général du grotesque ; ce n'est pas l'enfer qui est grotesque, c'est le diable. Et puis est-ce pour l'art que les grotesques figurent sur les cathédrales? Non, c'est pour l'enseignement ; l'enfer est là pour effrayer, non pour plaire.

Les coutumes bizarres du moyen âge, que le poète allègue, n'ont pas plus de rapport avec l'art ; elles prouvent la barbarie, tout simplement ;aux temps primitifs, la populace impose à la loi ces « cérémonies singulières, ces processions étranges où la religion marche accompagnée de toutes les superstitions, le sublime environné de tous les grotesques ». D'ailleurs, ajoute le poète, « le type du beau reprendra bientôt son rôle et son droit, qui n'est pas d'exclure l'autre principe, mais de prévaloir sur lui ».

Cet accord harmonieux du grotesque et du beau, c'est Shakspeare qui va le réaliser. Nous avons bien peur que cela veuille dire tout simplement : Shakspeare mêle encore à ses belles conceptions une part de la grossièreté du moyen âge, et c'est pour satisfaire la foule qui est gros-

sière. Si Shakspeare avait eu un public plus élevé, il n'eût gardé de grotesque que la quantité nécessaire pour le contraste qui rend le tragique plus tragique. Toutes ces affirmations de la Préface sont gigantesques et sans fondement aucun; telle celle-ci: «L'ode vit de l'idéal, l'épopée du grandiose, le drame du réel ». Pourquoi l'épopée, elle aussi, ne vivrait-elle pas de l'idéal ? Et le drame ? Certes il lui faut se rapprocher davantage de la réalité, mais pour s'élever de là au plus haut idéal possible. Et si nous admettons cette classification, que devient l'affirmation qui suit, à savoir que le drame contient, résume l'ode" et l'épopée? Il vit donc d'idéal et de grandiose ? La théorie grossit de plus en plus et devient visionnaire ; le poète verra le drame dans tous les ouvrages modernes. Il prouvera que le Paradis perdu est un draine, parce que Milton a reconnu le sujet impropre au drame, que l'œuvre de Dante est un drame parce que Dante l'appelle Divine Comédie.

Donc le christianisme a créé le drame parce que le christianisme a montré à l'homme qu'il est à la fois périssable et immortel, âme et boue. Ainsi le drame devra être chrétien ; le poète lui impose toujours la même leçon morale. Et si le drame veut précisément supprimer la boue et ne voir que l'âme, pour détacher l'homme de la terre ? Il n'en aura pas le droit. Il faudra donc montrer les héros mangeant et buvant, pour qu'ils soient complets : « le juge dira : A la mort ! et : Allons dîner ! »

Autre affirmation et qui reste là non prouvée, énorme, comme le minœ murorum ingénies... « Tout ce qui est dans la nature est dans l'art. » C'est la négation de l'art, car l'art néglige précisément le côté de la vie qui consiste à aller dîner, persuadé qu'il ne tirera de là aucune impression esthétique ou morale. Mais le poète tient à ce qu'Elisabeth jure et parle latin ; à ce que César sur son char de triomphe ait peur de verser ; à ce que Cromwell barbouille d'encre le visage d'un régicide « qui le lui

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