LA THÉORIE DU GROTESQUE
rendra en riant ». Certes cette manière de procéder pourra amener des beautés, et le poète a raison de dire : « c'est une des suprêmes beautés du drame que le grotesque ». Mais faut-il toujours adopter cette formule d'où se dégage la môme philosophie, à savoir la diversité de l'homme et la dualité de sa nature? Non! mille fois non On ne peut imposer au drame nulle morale, ni celle de rappeler à l'homme qu'il est bête et âme, ni celle de lui montrer qu'il ne doit être qu'une âme.
Telle est cette théorie du grotesque, exagérée, incohérente, aboutissant à un drame monstrueux, Cromwell.
La question se trouve fort embrouillée.
En réalité, elle se subdivise en plusieurs questions.
La première est celle-ci : Y a-t-il un genre tragique ? Y at-il un genre comique ? Tous deux doivent-ils et peuvent-ils ne faire qu'un drame, où tous les aspects de la vie sont rendus? La Préface prononce là-dessus un oui catégorique. Il est vrai qu'elle est démentie par les œuvres de l'auteur. Nous avons déjà admis qu'on ne pouvait être à la fois Shakspeare et Molière, Eschyle et Aristophane.
La seconde question est celle-ci : Une œuvre tragique peut-elle admettre le caractéristique ? car le grotesque de l'auteur de Cromwell n'est souvent que du caractéristique. Là-dessus, nous sommes tombé d'accord que le défaut du théâtre classique est de n'avoir pas admis assez de caractéristique.
Le caractéristique est donc mis hors de cause.
Reste le grotesque ; le drame doit-il admettre le grotesque ?
Et d'abord, mettons aussi hors de cause le grotesque terrible : Ugolin, les Sorcières de Macbeth, Don Juan , il y a, en effet, un grotesque qui n'est pas a priori bien différent du tragique. Sous le nom de grotesque il faut entendre tout détail de la vie basse, familière, qui paraît propre à la comédie et non à la tragédie.
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Ce grotesque peut être amené comme contrepoids, comme le caractéristique ; il sera un repos et un délassement du tragique, pourvu que 1 impression du drame reste tragique, comme il est convenu qu'elle le doit être. Euripide l'a employé dans Alceste avant que Shakspeare en vînt tirer de si merveilleux effets. Mais que jet accessoire soit nécessaire, nous le nierons absolument, surtout pour les personnages entièrement comiques, qui sont moins nécessaires que les traits comiques ajoutés pour la vraisemblance et la vie à un caractère tragique. Nul doute qu'on ne puisse animer, passionner un tableau de la vie tragique sans le secours du comique et du grotesque ; le caractéristique, c'est-à-dire le détail familier, humain, suffit. Une tragédie vivante, à la façon de Shakspeare, sans grotesque toutefois, n'est point inconcevable.
Concluons : une pièce également tragique et comique est impossible parce qu'elle produirait une impression ambiguë, parce que le comique y affaiblirait le sublime. Le but de l'art, en effet, est, non la peinture exacte de la vie, mais la plus grande impression possible, le sublime aussi sublime que possible, ou le comique aussi comique que possible. Le poète pourra au tableau de la vie sublime mêler quelquesTr^îts ole Ji^yieIxeëITèTpuisque c'est par la repré-
sentation extérieure de la vie que le drame peut produire son effet, il devra donner l'impression du vraisemblable à côté de celle du sublime, pourvu que l'une ne nuise pas à l'autre. Ces traits de vie réelle, personnages vulgaires, scènes comiques ou grotesques opposées aux scènes tragiques, traits caractéristiques soit vulgaires, soit grotesques, peuvent apporter la vraisemblance, étant donné que l'homme idéal est réel par quelque côté! Mais ce caractéristique, ce comique, ce grotesque mêlé en très petite quantité à la pièce ou aux caractères, devra concourir à rendre le sublime plus frappant en le rendant plus vraisemblable, dans la limite où cela se peut faire sans que le
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sublime s'abaisse, sans que la force de l'impression tragique diminue, personnages, scènes, traits ou mots grotesques n'étant là que pour « lester » l'idéal.
Comme nous l'avons remarqué, entre ces théories et les drames nul rapport ; le poète revient à la raison avec Hernani; la doctrine de la Préface ne convenait qu'à Cromwell, où. la réaction contre la dignité classique dépassait le but ; elle n'est point réellement l'expression théorique du drame romantique.
Une courte revue des scènes grotesques du drame nous montrera facilement que le grotesque est utile, mais à petite dose. Dans JJernani, la première scène fut pour les tragiques de 1830 le suprême du grotesque ; nous trouvons aujourd'hui que don Carlos y est un peu cavalier, que la duègne est une duègne peut-être un peu trop vraie ; nous pensons que dona Sol a là une complice bien peu honnête ; mais, après tout, cette duègne trahit don ïfcuy, elle peut trahir dona Sol. Ce personnage, qui ne reparaît plus, ne peut faire grande tache sur le drame. Quant au comique de la scène, c'est un comique pour ainsi dire tragique ; don Carlos y plaisante comme plaisante un grand seigneur avec un valet ; il n'y est point comique, à vrai dire. La scène des courtisans qui au IIe acte accompagnent le roi et « profitent de ses distractions », n'est pas une scène comique, mais une satire méprisante ; il est vrai que les couleurs en sont un peu forcées, même en tenant compte de l'optique théâtrale ; les mêmes courtisans au bal du Ve acte causent avec naturel, comme le ferait le chœur antique, des événements survenus, et s'ils s'égayent dans un bal de noces, peut-on y redire ? Non ; ces gaîtés plus ou moins malicieuses des invités sont utiles dans ce ve acte du drame qui s'épanouit en bonheur pour se clore subitement par une catastrophe. Si les plaisanteries grossières de sa nourrice n'otent rien à la pureté tragique de Juliette, les allusions un peu gaies de don Francisco ne
diminueront pas dona Sol. Ces gens-là sont des comparses, destinés h. faire effet de vraisemblance et de contraste, à nous informer de ce que nous ignorons : ils font leur office sans avoir besoin de se guinder, comme les confidents classiques. En somme, le poète n'a gaère mis dans Hernani *de ce fameux grotesque : aucun personnage n'y joue le rôle de personnage comique ; un ou deux traits épars, et c'est tout.
Marion de Lorme est celui des drames où il y a le plus de personnages et de traits comiques, ce qui s'expliquo peut-être par ceci que Marion de Lorme fut composé avant Hernani ; on y sent mieux le voisinage de Cromwell et des théories du grotesque. Mais Saverny est un personnage comique sans être un personnage de comédie ; c'est un jeune seigneur élégant, gai, jovial, léger, merveilleux repoussoir pour Didier, le héros sévère, triste, taciturne et profond ; au 1er acte, il fait la cour à Marion de Lorme, comme on la fait à... Marion, tandis que le sombre Didier, qui blesse en aimant, adore la courtisane comme on adore une vierge ; peut-on mieux montrer que par ce contraste en action le changement qui s'est fait en Marion de Lorme? Le côté comique du rôle de Saverny s'accuse davantage au IIIe acte. Pour échapper à la mort, il a fait le mort, et dès lors il joue un rôle burlesque, mais ce n'est qu'épisodiquement : du moment où Didier, poursuivi comme duelliste, est poursuivi aussi comme homme du peuple assassin d'un marquis, Saverny reprend son vrai rôle ; le burlesque officier du régiment d'Anjou redevient le gai, mais élégant, généreux et héroïque marquis qu'il se montre au iar acte. Ainsi, un personnage tragique a pris, pour une raison tragique, un masque grotesque : admirez comment le poète ruse avec sa propre théorie, tellement il s'en défie. On peut dire d'ailleurs que la crainte d'être condamné, même à une mort infamante, n'est peut-être pas suffisante pour expliquer que Saverny consente, malgré les prières de ses amis, à