LE GROTESQUE DANS RUY BLAS
Chose bizarre, les drames d'Hugo qui s'approchent le plus du mélodrame sont ceux qui contiennent le moins de grotesque. Il n'y en a point ou presque point dans Angelo, Marie Tudor.
Dans Ruy Blas, don Guritan, personnage grotesque, est peu nécessaire au drame ; tout son rôle est froid. Si don César se contentait d'être le personnage comique qu'il est, et que le poète eût fait de lui un usage tragique, on pourrait admettre dans une tragédie ce type fort curieux du bandit grand seigneur de race, cet Hernani burlesque. Malheureusement il joue dans la pièce un rôle bizarre, d'une complication étrange ; il remplit le IV0 acte qui est dans sa première partie une farce truculente, et dans la seconde un imbroglio italien, comique dans ses effets apparents, mélodramatique, si l'on pense aux résultats terribles de ces quiproquos. On peut accepter le personnage au début du drame, on peut l'accepter comme utile à la machination monstrueuse de don Salluste ; un grand seigneur ressuscite à la cour un parent disparu depuis longtemps, et, dans un but que nous n'avons pas à apprécier ici (voir le chapitre du mélodrame), il se débarrasse du vrai parent qui ne veut point servir son plan, et dont il donne les noms et titres à un valet ; tout cela est compatible avec une tragédie, mais les choses vont s'embrouiller singulièrement. Remarquons que le vrai don César est désormais un personnage inutile à la vengeance de Salluste ; le drame peut finir sans lui, et pour prouver à la reine que Ruy Blas est son valet, don Salluste ne se sert pas en effet du vrai César ; à quoi bon alors ce don César qui revient ? à bien peu de chose : il fait manquer la précaution que Ruy Blas avait prise d'écrire à la reine qu'elle ne doit pas venir. Mais Ruy Blas et la reine sont pris dans les filets de Salluste, et n'en sortiront pas, par cela seul que Ruy Blas est le valet de Salluste, et que Salluste peut le dire. Si le poète veut sauver la reine, ilfaut faire tuer Salluste par Ruy Blas, qui se tuera ensuite ; s'il
veut sauver les deux amants, Ruy Blas tuera don Sallnste avant qu'il n'ait parlé, quitte à régler ce compte avec sa conscience ensuite. Au commencement du IVe acte, telle est la situation : il est clair que Ruy Blas n'a qu'à sauver la reine en se sacrifiant, en tuant don Salluste. La situation au Ve acte n'aura pas changé, et, comme on l'a déjà fait remarquer, le iv9 acte est un tiroir ; on peut l'enlever, le drame subsiste tel qu'il était. Or un acte tout entier en hors-d'œuvre, c'est trop. Encore pourrait-on faire grâce à la partie burlesque du rôle de César qui est de pur ornement, en faveur du comique qui s'y montre ; mais dès que César devient un ressort mélodramatique, dès qu'il sert à embrouiller l'intrigue, le factice saute aux yeux ; et le personnage est condamné non comme grotesque, mais comme ressort de mélodrame indigne de la tragédie sérieuse.
Par ce court examen on a vu que l'auteur de la Préface deCromwell a singulièrement restreint le rôle du grotesque qui « se contente d'un coin du tableau ». En général, le grotesque épargne les personnages principaux. Ni Hernani, ni Carlos, ni dona Sol, ni Marion Delorme, ni "Didier, ni Angelo, ni Tisbe, ni Lucrèce Borgia, ni Ruy Blas, ne sont grotesques même par le plus petit côté ; le grotesque n'atteint que des personnages secondaires ; il sert à peu près, comme dans Shakspeare, de contraste ou de repos. L'emploi qu'il a fait du grotesque n'est point un des défauts réels du drame romantique ; Terreur de Le Roi s'amuse, nous l'avons vu, est plus imputable à la passion révolutionnaire qu'à la théorie du grotesque.
Nous avons précisément fait cette constatation afin de ramener les théories à leur juste valeur, ainsi que le drame de Cromwell ; il suffit de les analyser comme une variation, plus brillante que juste.
Quoiqu'il s'en défende, Hugo a fait dans Cromwell « de la poésie d'après une poétique », comme ceux c< qui font des ouvrages dans leur système » ; il a composé « l'œuvre artificielle » qui « n'existe pas pour l'art », c< une théorie et non une poésie. »
La conception première est défectueuse. La poésie du sujet, c'étaient les révolutions, les rois descendus de leur piédestal, dépouillés de leur caractère sacré, traînés à l'échafaud, et en face d'eux le politique profond et impitoyable, l'hypocrite raffiné de Bossuet : c'est une erreur de faire un Cromwell en le prenant à une autre époque de sa vie ; à côté de ce drame, quel qu'il soit, se dressera toujours l'image grandiose du drame qu'il fallait faire. Cromwell renversant las rois est grand ; Cromwell rêvant le trône est vulgaire ; l'auteur met le grand à l'arrière-plan et prend le vulgaire ; il fait l'étude d'une petitesse dans une grande âme, et non l'étude d'une grande âme qui a une petitesse. Dès lors quelque génie qu'il déploie, son drame sera froid et manqué.
Cela donné, la préoccupation qui le domine est plus de faire un portrait qu'un drame ; il en a une autre qui est de mêler au tragique beaucoup de comédie ; de mêler à la psychologie beaucoup d'histoire et d'érudition. Comment ne pas faire une œuvre confuse ? L'art dramatique est tenu, comme tout ce qui est art, à l'unité d'impression (!) ; il ne peut, pas plus que la peinture, montrer les mille faces d'un être humain ; il doit éclairer son portrait d'un côté et que le reste soit dans la demi-teinte et l'ombre. Ce qui manque à Cromwell, c'est c< l'unité d'impression ».
(1) Ce sont les propres termes de la Préface.
LE DBAMK ROMANT. 8
L'auteur s'est perdu dans cette complication de traits qu'il embrouille à plaisir. Il veut peindre, dit-il, « l'être complexe, hétérogène, multiple, composî de tous les contraires », un « Tibère » et un « Dandin », Cromwell tyran de l'Europe, Cromwell jouet de sa famille, Cromwell régicide, Cromwell père d'une jeune fille royaliste ; Cromwell austère et sombre dans ses mœurs ; Cromwell entretenant quatre fous de cour ; Cromwell mauvais poète. Il ne sera pas content s'il ne nous montre encore un Cromwell sobre et frugal, en même temps qu'un Cromwell guindé sur l'étiquette, un Cromwell grossier soldat et politique délié, un Cromwell orateur lourd, diffus, obscur, — donc mauvais orateur, et un Cromwell habile à parler le langage de tous ceux qu'il voulait séduire, — donc excellent orateur. Il nous apprendra encore que Cromwell était un visionnaire « dominé par des fantômes de son enfance, croyant aux astrologues et les proscrivant ; défiant à l'excès, toujours menaçant, rarement sanguinaire ; rigide observateur des prescriptions puritaines, perdant gravement plusieurs heures par jour à des bouffonneries... trompant ses remords avec des subtilités, rusant avec sa conscience ; intarissable en adresse, en pièges, en ressources ; maîtrisant son imagination par son intelligence ; grotesque et sublime. »
Il y a la tant de traits qu'il n'y a plus de figure.
Même chacun de ces traits est trop accusé. Si le poète nous montre le soldat bourru, il est trop bourru, l'hypocrite est trop hypocrite ; l'orateur est trop fécond, le casuiste trop raisonneur. On ne peut pousser à la fois tous les défauts ou toutes les qualités à l'extrême ; il faut que ceci balance cela. Or, aucun équilibre dans ce Cromwell. Pour une bougie qu'il souffle, le voilà grotesquement sentencieux.
Par la prétention de faire l'étude historique d'une époque, l'auteur se condamnait, une fois de plus, à faire un mauvais drame ; « fureter les chroniques, fouiller au