‹ Le drame romantiqueChapitre 45 sur 120 · CROMWELL. — LA MATIÈRE DU DRAME · texte numérisé non relu

CROMWELL. — LA MATIÈRE DU DRAME

hasard les mémoires anglais du XVIIe siècle»... Corneille ne fouille ni ne furète. Le drame ne dure que vingt-quatre heures ; Hugo s'en vante dans sa préface. Or, dans ces vingt-quatre heures, voyez ce qu'il veut faire tenir : « Il a cédé au désir de peindre tous ces fanatismes, toutes ces superstitions, maladies des religions à certaines époques ; à l'envie de jouer de tous ces hommes, comme dit Hamlet ; d'étàger au-dessous et autour de Cromwell, centre et pivot de cette cour, de ce peuple, de ce monde, et cette double conspiration, tramée par deux factions qui s'abhorrent, se liguent pour jeter bas l'homme qui les gêne, mais s'unissent sans se mêler ; et ce parti puritain, fanatique, divers, sombre, désintéressé... et ce parti des cavaliers, étourdi, joyeux, peu scrupuleux, insouciant, dévoué... et ces ambassadeurs, si humbles devant le soldat de fortune ; et les quatre bouffons que le dédaigneux oubli de l'histoire permettait d'imaginer ; et cette famille dont chaque membre est une plaie de Cromwell ; et ce Thurloë, l'Achates du Protecteur, et ce rabbin juif, cet Israël Ben-Manassé, espion, usurier et astrologue, vil de deux côtés, sublime par le troisième ; et ce Rochester, ce bizarre Rochester, ridicule et spirituel, élégant et crapuleux, mauvais poète et bon gentilhomme, vicieux et naïf, jouant sa tête et se souciant peu de gagner la partie, pourvu qu'elle l'amuse... et ce sauvage Carr, dont l'histoire ne dessine qu'un trait, mais bien caractéristique et bien fécond ; et les fanatiques de tout ordre et de tout genre : Harisson, fanatique pillard ; Barberone, marchand fanatique ; Syndercomb, tueur ; Augustin Garland, assassin larmoyant et dévot; le brave colonel Overton, lettré un peu déclamateur ; l'austère et rigide Ludlow qui alla plus tard laisser sa cendre et son épitaphe à Lausanne ; enfin « Milton et quelques autres qui avaient de l'esprit », comme dit un pamphlet de 1675. » Et tous ces personnages, en effet, sont dans le drame, chacun avec son caractère propre ; sans compter les autres

llfi LE SYSTEME ROMANTIQUE.

personnages accessoires : un panorama historique ; 61 acteurs, ayant un nom, leurs suites, les pages, huissiers, crieurs, valets de ville, seigneurs et gentilshommes, ouvriers et soldats, le Parlement, etc.. toute l'Angleterre. L'auteur a pris le vaste pour le grand. Souvent il n'y a que du spectacle : tous les ministres figurent dans une scène où ils ne prononcent pas un mot.

Quatre fous apparaissent de temps en temps et chaque fois chantent chacun deux chansons où il y a des châtelaines et des abbesses, des sylphes et des gnomes, horsd'oeuvre moyen âge qui seraient bien mieux placés dans le recueil des Odes et Ballades. Ces fous produisent fort peu l'effet qu'en attendait l'auteur, celui de faire contraste par leurs folies avec le sublime tragique.

Les personnages tiennent à chaque instant un langage biblique incompréhensible ; si quelques énigmes de ce genre étaient indispensables pour la couleur locale, un exemple suffisait, deux au plus. De même les discussions de dogmes qui reviennent à chaque entrevue. La scène des ambassadeurs est trop longue ; il suffisait pour nous montrer comment Comwell traitait les envoyés des nations étrangères, d'une seule réception ; mais nous voyons défiler les chancelleries de l'Europe, nous assistons à un chapitre d'histoire mis en action, et intitulé : Des rapports de Cromwell avec les puissances. L'auteur se croit si bien obligé à suivre l'histoire qu'il met dans la bouche de ses personnages des discours qu'il ne comprend pas lui-même ; et pour nous faire toucher du doigt ce Cromwell « orateur, lourd, diffus, obscur », il lui fait en effet tenir une harangue lourde, diffuse et obscure, laquelle, par surcroît d'exactitude, dure non point, à la vérité, trois heures, comme le demandait la chronique trop exigeante, mais pour le moins une bonne heure.

A l'imitation de Shakspeare, le poète français a voulu faire entrer dans son drame la foule, avec ses mille voix.

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