CROMWELL. — LES RÔL' S DE FEMME
L'essai tenté est malheureux. Peu importent, non pas seulement à des spectateurs, mais à des lecteurs, les cris et les causeries du peuple qui attend ; il n'est pas nécessaire que nous sachions que tel ckoyen étouffe, que tel autre se bat avec son voisin qui l'a poussé, que nous connaissions l'effet produit sur la populace par les colonels qui passent au galop, ou par la femme du Protecteur que tel juge épaisse, tel autre bonne femme ; nous dirons à l'auteur, qui nous cache trop longtemps le vrai drame, ce que dit un bon bourgeois au soldat qui contient la haie des spectateurs :
Laissez- moi voir un peu, seigneur pertuisanier.
Tout cela, les jours de grande fête, se trouve dans la rue ; il n'est pas besoin de dépenser tant de talent à nous le dire en vers. Notez que « ces voix de la foule » ont toute une scène, plus de quatre pages.
Il n'y a pas de femmes dans ce drame, ou celles qui passent devant nos yeux ne laissent point de trace dans notre esprit. La femme du Protecteur est une bonne bourgeoise qui ne peut se faire aux grandeurs : caractère terne, ni assez comique, ni assez tragique ; c'est une photographie, non un portrait. Prusias, dans Corneille, est vulgaire, ce qui est encore une physionomie, à tout prendre ; Elisabeth Bourcier est insignifiante et nulle.
Il existe peut-être, dans la vie réelle, des jeunes filles aussi candides et aussi naïves que lady Francis, la fille de Cromwell ; mais ce caractère, qui confine à la sottise, ne vaut point la peine d'être reproduit. Elle ignore que son père est un régicide ; mais nous n'avons point la situation dramatique qui était là en germe : lady Francis n'est point détrompée. Une scène, assez amusante d'ailleurs, entre elle et Rochester, fait ressortir une niaiserie virginale, qui, elle aussi, arrive au grotesque.
Presque tous les autres personnages sont tragiques et
grotesques par doses égales, de même qu'en général une scène comique alterne avec une scène tragique.
Beaucoup sont plutôt grotesques. Rochester est trop burlesque, la fureur de Carr est trop burlesque ; toujours des caricatures. Il semble que le poète se soit fait un devoir de ne jamais être exclusivement tragique, préoccupation exagérée : ainsi une scène où Cromwell, pensif et monologuant, exprime ses remords, manque absolument son effet parce que Rocbester est là qui, prenant Cromwell pour un ro)^aliste^ interprète grotesquement toutes ses paroles. Là, le grotesque, non content de prendre une place, ne laisse plus même au tragique son domaine propre ; il s'attache à lui, le suit partout pour le neutraliser. La scène où Cromwell croit son fils parricide, puis reconnaît son erreur, est aussi rendue grotesque par les bouffonneries de Rochester.
Le drame s'interrompt à chaque instant pour faire place à une étude de mœurs ; il n'avance pas, il a piétine sur place ». Dans la scène où Cromwell ouvre son courrier, une foule de détails ne servent ni à l'action, ni à la peinture de Cromwell ; c'est de l'anecdote pure. 11 en est de même de Milton se vantant de ses vers latins ; le Parlement vient proposer à la sanction de Cromwell des textes de lois puérilement choisis, comme pour montrer, toujours d'une manière anecdotique, les mœurs du temps.
Tout se passe sur le théâtre ; l'auteur donnera ainsi des proportions énormes au moindre incident par la pompe théâtrale déployée. Pour nous montrer ces discussions bibliques qu'aimaient les Anglais du temps, il introduit des députations, et cela plusieurs fois. Pour indiquer un trait du caractère de Cromwell, il montre par le menu une réception de tous les ambassadeurs.
En dehors des imperfections qui tiennent à une mise en œuvre désordonnée des théories de la préface, il y en a d'énormesqui tiennent aux défauts du poète. Ainsi son intrigue
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est du pur mélodrame et contient de quoi défrayer plusieurs drames du boulevard. L'amour du grotesque le pousse à utiliser toutes les ficelles du drame, de la comédie pêlemêle, substitutions, erreurs, quiproquos, narcotiques. Il faut pourtant donner une idée de cette intrigue ourdie pour un drame sérieux.
Des conspirateurs royalistes ont juré de s'emparer de Cromwell sans le tuer. L'ordre du roi, porté par l'un d'eux dans son chapeau, est que Rochester s'introduise chez Cromwell, l'endorme, le fasse prendre et l'amène au roi. Voilà un roi en humeur de mélodrame. Rocliester so fait présenter à Cromwell comme un nouveau chapelain. Or, ce Rochester est un fou qui s'amuse à courtiser la fille de Comwell et fait mille excentricités ; vous voyez le rôle du grotesque balançant exactement le rôle du tragique : le conjuré chargé de l'exécution du complot est le grotesque de la pièce. Il est surpris par Cromwell aux pieds de sa fille, et s'en tire en épousant une vieille duègne. Cependant une lettre avertit Cromwell d'un complot tramé, avec quelques détails, mais insuffisants ; il est prévenu, mais non instruit. Remarquez que nous sommes ici au milieu du deuxième acte, les deux premiers actes comptant 160 pages, quatre fois autant que deux actes ordinaires. Mais nous avons déjà fait connaissance avec toute l'Angleterre, toutes ses sectes religieuses, tous ses partis politiques, ses corp3 constitués, et nous savons exactement les relations politiques de l'Angleterre avec toute l'Europe.
Donc au moment où Cromwell est averti de la conjuration, on doit proposer au Parlement un décret qui rétablit la royauté en sa faveur. Cromwell est bientôt plus instruit ; un sectaire qui le hait, mais veut sauver l'Angleterre, lui dénonce les conjurés, sauf ceux de sa secte, et un Juif lui apprend que son fils conspire ; ce fils n'est qu'un débauché, et il n'a en réalité rien fait que boire joyeusement avec les conjurés, ses amis de débauche. Cromwell délibère en son
conseil privé s'il prendra la couronne, et ne résout rien. Cependant ce fou deRochester, qui a trouvé moven d'obtenir une entrevue avec Francis, la fille de Cromwell, lui donne, au lieu d'un quatrain, la lettre qu'il écrivait aux conjurés pour les convoquer au rendez-vous où il livrera Cromwell endormi. Ressort dramatique assez douteux. Cromwell, entré en possession de cette lettre, tient les fils de la conjuration ; quand le faux chapelain Rochester lui apporte un breuvage préparé, Cromwell le force à boire lui-même, et c'est Rochester qui s'endort. Cependant le Parlement en grande pompe vient offrir à Cromwell le titre de roi ; il répond qu'il examinera, car il ne veut pas avoir trop de préoccupations à la fois. Puis il se déguise en soldat ; c'est lui qui reçoit les conjurés et les laisse passer ; ils reviennent portant Rochester endormi, et cro}'ant tenir le Protecteur. Rochester se réveille avec mille bouffonneries, Cromwell se démasque et les fait arrêter. Cependant la grande salle de Westminster se prépare pour le sacre. Cromwell a accepté la couronne, et les républicains s'apprêtent aie poignarder au moment où il la prendra ; mais le tapissier Barebone, craignant pour son mémoire et ne voulant pas voir tacher de sang le velours du trône, loué par lui pour la cérémonie, les dénonce. Le peuple est hostile à l'usurpation de Cromwell. Le Protecteur entre ; on le harangue ; il met la robe, ceint 1 epée, et, au moment de prendre la couronne, la refuse, acceptant seulement l'hérédité du Protectorat ; il a été prévenu du complot et le déjoue ainsi. Il arrête les conjurés, leur fait grâce. Le peuple enthousiaste applaudit. Et Cromwell désolé murmure : Quand donc serai-je roi ?
En somme, à part les épisodes plus ou moins burlesques, l'intrigue se réduit à ceci, que par l'étourderie de Rochester, Cromwell déjoue la conjuration royaliste ; mais Cromwell est empêché de se faire roi par une autre conjuration républicaine. Voilà le mince dessin de la pièce ; le reste du canevas est rempli par des tableaux de mœurs.