CROMWELL. — LA CRISE
Sil'intrigue est mince, peut-être le drame est-il riche en situations, en psychologie? Pas davantage. L'auteur en concevant une crise appelle la comparaison avec la tragédie classique, et sur ce point il a tout le désavantage. Trop de spectacle, de décor, de mouvement, d'accessoires multiples ; la trop grande foule des comparses nuit au drame psychologique.
La crise classique était renfermée en cinq actes qui duraient deux heures ; la crise de l'auteur romantique est renfermée en cinq actes, dont la représentation dure un jour ; vingt-quatre heures morales étaient condensées en deux réelles par le théâtre classique ; vingt-quatre heures dureni au moins douze heures chez le poète romantique ; en sorte que le spectateur ne peut croire que l'action qu'il a vue n'a duré qu'un jour ; il est nuisible à l'effet théâtral que le temps réel et le temps idéal se confondent ; un temps réel doit condenser beaucoup plus de temps idéal. Ainsi la crise dans Cromivell paraît bien plus lâche, à cause du temps mis à la produire et de la multiplicité des hors-d'œuvre qui la coupent. Cette crise même, elle se réduit à peu de chose : Croimvell voudrait être roi, il se fait proposer la couronne, et n'ose l'accepter d'abord, puis est forcé de la refuser parce qu'il soulèverait le peuple contre lui. Voilà tout ; en réalité, nul combat intérieur, à part quelques vagues remords d'avoir poussé à la mort du roi. Cromvvell veut régner, c'est une ambition vulgaire, il paraît un moment s'en rendre compte ; il lui échappe sur lui-même un mot de pitié, mais il n'en continue pas moins à vouloir être roi. Ce n'est pas là un caractère digne de la tragédie ; il est trop vulgaire, en somme.
S'il y a à peine crise morale, il n'y a point non plus concentration suffisante, malgré la formule excellente de la préface. Dans la crise morale, les classiques résument tout un caractère, toute une vie. Néron tout entier est dans le personnage de Racine, toute sa vie dans les vingt-
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quatre heures où nous le voyons agir. Il n'en est pas de même pour Oromwell, à cause du moment choisi ; le moment de crise dans la vie de Oromwell n'est point celui, quoi qu'en dise l'auteur, où il cherche à recueillir le fruit de son régicide, mais celui où il commet le régicide et arrive au pouvoir. Il y a pourtant dans Cromwell une excellente étude des contradictions humaines, un joli tableau de la vie politique, des tracas, des hypocrisies, du jeu double, des mille habiletés d'un démagogue, mais pas même un caractère de démagogue ; juste autant de petitesses que de grandeurs ne forment pas un caractère tragique.
Si nous jugeons Cromwell d'après le critérium du juste milieu que nous avons trouvé plus haut en définissant ainsi le drame tragique idéal : — des passions avant tout, des personnages qui auront un caractère poétique et idéal, auxquels cependant on donnera quelques traits caractéristiques qui les rendent vraisemblables et les fassent vivre extérieurement sur les planches ; juste ce qu'il faut de vie réelle, d'histoire, de mœurs, de personnages épisodiques et de décor, etc., pour que le drame paraisse vraisemblablement se passer dans un milieu réel ; — si donc nous examinons Cromivell à ce point de vue, nous le définirons un drame où le milieu, les détails caractéristiques, les personnages épisodiques, la peinture des mœurs, et dans un caractère, les traits réels, le côté anecdotique, ont tout envahi, un drame, en un mot, où l'accessoire a remplacé le principal, où le réel a chassé le poétique, où l'épisode a tué l'action. Dans un drame sur Cromwell, certes, on devait voir, pour la vraisemblance, l'Angleterre et les mœurs anglaises, mais seulement ce qu'il en faut pour la vraisemblance, pour qu'il ne fût pas dit que Londres est peint comme Paris et que ces Anglais sont des Français. Mieux vaudrait, à défaut de juste milieu, un Cromwell où les héros fussent des Français du xix° siècle, mais avec une forte étude des passions, avec un beau ca-
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ractère de démagogue, de profond politique, qu'un Cromivell avec des personnages et des mœurs réellement historiques, arrêtant l'essor du poète, le rabaissant au réel, et empêchant la concentration de la vie morale.
Plus tard, son génie formé, le poète sera moins intempérant. Il saura peindre l'époque dansses traits caractéristiques sans compiler chroniques et mémoires. Nous retrouverons dans Hernani, réduite à des proportions raisonnables, la scèneoù Cromwell maître de la conspiration se fait énumérer les conjurés, celle où il les punit ; dans le cadre de Marion Delorme, Hugo mettra un écho de la vie littéraire du temps, — Corneille jugé par les seigneurs à la mode, — à l'imitation de ce qu'il avait fait pour Milton ; les ouvriers qui travaillent au trône de Cromwell reparaîtront dans Marion Delorme travaillant à l'échafaud de Didier, et au lieu d'une scène minutieuse et invraisemblable, nous aurons une opposition tragique. Rochester s'incarnera dans Saverny, aussi amusant et distingué cette fois qu'il était dans Cromwell insipide, insupportable. Les fous de Cromwell céderont la place au fou l'Angely et à Triboulet.
Cromivell résume exagérée toute la théorie romantique. Des drames sont venus ensuite qui n'ont rien ajouté à cette théorie, mais qui installèrent le romantisme à la scène.» Le More de Venise, d'Alfred de Vigny, n'est qu'une traduction ; Henri III et Christine, d'Alexandre Dumas sont des ouvrages originaux ; mais leur rôle a été fort restreint ; Dumas n'était point du tout un novateur, il n'inventait rien que des intrigues ; le reste, il le prenait aux autres ; son Antony même est un Didier plus sauvage. Quant au système employé, Christine est une imitation de Cromivell ; l'auteur y inséra même plus tard des imitations trop visibles d'Hernani. Henri III était une imitation des scènes
historiques de Vitet et de Mérimée (1) ; la seule originalité de ces deux drames, c'était la peinture de 1 agonie physique où se montre le parti pris d'exciter l'émotion par des moyens violents et un peu en dehors de l'art. D'ailleurs, Henri III ne souleva point de bataille, la pièce réussit, et l'on voit par la bataille à'Hernani que le public n'avait pas pour cela admis la tragédie romantique ; mais Henri III était une pièce en prose, et une pièce historique ; on n'avait nulle objection à faire. Il y avait longtemps que Pinto avait donné le modèle de ce genre de pièce, sans aucune rébellion du parterre. La difficulté ne commença que le jour où le drame prétendit se substituer à la tragédie en adoptant les vers, le jour où le système de Cromwell se présenta sur la scène, ce qui arriva avec Hernani.
Ni la Préface ni Cromwell ne donnent l'idée exacte du système romantique ; si nous passons par-dessus la lutte des théories et que nous examinions le système dans Hernani ou Marion Deiorme, nous verrons que toute cette bataille était pour faire adopter aux Français le système de Shakspeare et de Schiller. Otez en effet dans le drame romantique l'antithèse et tout ce qui vient du génie particulier d'Hugo, il restera le drame allemand mitigé par le drame classique, des passions, des caractères vivants, concrets,
(1) Ces scènes historiques de Vitet, ces comédies de Mérimée, qui sont des nouvelles dialoguées, n'ont pas un grand rapport avec la tragédie romantique, même le Théâtre de Clara Gazul, qui précéda Cromwell. Il n'y a là de nouveau que l'emploi de l'histoire et de la couleur locale. Une traduction de Schiller fournissait plus à Hugo. Depuis longtemps, le Pinto de I.emercier était connu. Mérimée ne fait guère que le mal imiter.