‹ Le drame romantiqueChapitre 50 sur 120 · MALADIE DE LA FOI · texte numérisé non relu

MALADIE DE LA FOI

1770 à 1790, voilà, en littérature, une première génération romantique ; Lamartine, Vigny, Michelet, Hugo, Sainte- Beuve, George Sand, nés de 1790 à 1805, sont de la seconde. Presque tous sortirent de la maladie romantique avec l'apparente renaissance sociale, avec le rétablissement momentané des dogmes religieux et politiques, avec l'âge qui donne les forces physiques, calme les nerfs, apporte à l'orgueil des satisfactions, aux besoins d'amples richesses ; mais de jeunesse en jeunesse la maladie, propagée par les livres, passe et se transmet, et chez tous ceux qu'elle a frappés laisse des traces.

Le premier phénomène de cette maladie est la fièvre religieuse, qu'elle soit le doute, le scepticisme le plus douloureux, le marasme de la foi perdue, ou la réaction violente de la sensibilité, de l'appétit de foi contre le matérialisme qui effraye.

Dans Rousseau déjà, la foi spiritualiste, la sensibilité, l'éducation tout idéale de l'humanité réclament contre le matérialisme ; mais la foi est déjà maladive, elle n'a pu être frappée, passer du catholicisme au spiritualisme, sans être ébranlée dans tout son être, et il est vrai de dire qu'au fond de la révolte spiritualiste de Rousseau il y a la souffrance du doute. Etat éminemment maladif, doute dont l'esprit humain ne sortira que par le retour à la foi ou parla négation complète.

Cet état domine toute la Révolution. Les hommes qui la font ont épuisé leur foi et cherchent à s'arrêter au spiritualisme, comme sur une planche entre deux abîmeg ; mais, tournant le dos au vide, ils en voient un autre ; la souffrance persiste et le spiritualisme vacille. La Révolution, malgré ses efforts et les autels élevés à l'Etre suprême, nia ; elle abandonna Dieu à l'ancien monde qui le réclamait comme sien et l'emporta en exil. La religion n'est entre les mains do Napoléon qu'un joug à mater les hommes, et Dieu, un -pape qui le sacre pour la foule.

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En 1815, la religion rentre. Rapportée de toutes pièces, avec le moyen âge et la cérémonie du sacre, elle n'est guère pour les politiques qu'un drapeau, et un moyen de gouverneoient. Mais cette religion, le monde des artistes et des poètes s'en empare ; on l'accepte, on la veut, entière, on veut le moyen âge, les cathédrales, les chevaliers ; bonne fortune pour l'art à court de couleurs. Puis tout s'use, l'esprit du siècle marche, les oripeaux sont abandonnés, la foi fait de plus en plus place au spiritualisme, flottant du déisme au panthéisme, et à l'heure de la mort, il ne reste au dernier, au plus grand et au plus longaeve des romantiques qu'une foi en un Dieu vague, au-dessus de toute religion, de tout culte et même de toute philosophie.

La foi romantique est donc un besoin de croire qui cherche à triompher du doute, né des bouleversements de la Révolution. Car la divinité avait elle pu permettre tant de crimes, et tout ce désordre pouvait-il rentrer dans un ordre voulu par une providence ? — La Restauration calma peut-être un moment le doute ; Tordre ramené, la noblesse rétablie, puis l'ardeur de la lutte substituèrent à la maladie du doute une santé factice. Le doute est étouffé par un élan religieux qui s'exalte à dessein. Dans les Méditations surtout, V Homme, le Désespoir, la Providence à l'homme, sont caractéristiques de cet état. Puis la foi s'accroît avec l'optimisme venu du succès ; on arrive à l'âge où. les idées se figent, et chez Lamartine la foi se cristallise en poésie magnifique ; elle tient alors le milieu entre la foi catholique et un panthéisme spiritualiste qui est la dernière expression de l'esprit religieux dans ce siècle.

On voit combien ce qu'on appelle la foi chez les romantiques fut quelque chos9 d'agité, de douloureux, et quelle secousse dut imprimer aux génies la transition du catholicisme au spiritualisme, doutes, efforts, découragements, réactions et exaltations mystiques, partout quelque chose de fébrile et de maladif.

Le second caractère de la maladie romantique, c'est l'incertitude au sujet des dogmes politiques. Là, comme en religion, on peut dire que la cause de la liberté, comme celle de la libre pensée, était gagnée d'avance ; et de même que les hommes de la génération romantique parvinrent insensiblement avec leur siècle à un spiritualisme dégagé de dogmes, de mêmeen politique ils se trouvèrent tous, en 1848, partisans de la cause du peuple ; mais ce résultat avait demandé un quart de siècle, et, pendant ce quart de siècle, ils « cherchenten gémissant ». Pour les esprits élevés etqui, après le problème religieux, se préoccupent encore du problème social, quelle série de douloureuses questions, de méprises, de déceptions cruelles, de cas de conscience insolubles que cette phase de la vie française de 1789 à 1848! Cette révolution, qui se réclamait de principes si élevés, il fallait, pour l'admettre, renier des siècles ; il fallait accepter des erreurs terribles, des fureurs sauvages, tant de sang versé ! Bonaparte? ce n'était pas le droit divin, la tradition de l'ancienne France, ce n'était pas non plus la liberté ; au moins, vis-à-vis de l'étranger, c'était la victoire, la gloire du nom français, une épopée. Enfin la Restauration faite, le trône rétabli avec l'autel, l'esprit français, si agité de fièvres, va voir se calmer ses anxiétés ; voici au moins la paix, le mal réparé, on va se reposer du despotisme militaire et de la démagogie sanglante ? Non ; la royauté manque à ses promesses, on a le trône et l'autel, on n'a ni liberté, ni dignité ; la Charte n'est pas exécutée. Respecte-t-on l'Empire tombé, la gloire française, les débris de la grande armée?... Non ; on dépouille, on juge, on fusille sans jugement ; l'étranger vient insulter nos héros. L'esprit moderne veut continuer sa marche, il se débat dans les menottes de la monarchie. Où est le droit ? Aimer le roi, c'est bien ; mais s'il sépare sa cause de celle du peuple, du pays ? Et les malheureux, les pauvres, les opprimés, ne faut-il pas les aimer ? Immense mélancolie, ajoutée à la mélancolie religieuse. Enfin, voici

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encore une fois le trône renversé, les rois en exil, tout remis en question, la foule maîtresse, le vaisseau à la dérive. On le gouverne pourtant ; Lamartine apaise des tempêtes ; mais voici un autre Dix-Huit Brumaire, un empire, sans gloire, avec le point noir de la corruption croissante des mœurs, de l'abaissement des consciences ; cette fois, des deux grands malades romantiques l'un se résigne et se tait ; il écrit à tant la ligne pour vivre ; l'autre s'exaspère, et écrit ces superbes, ces furieux, ces délirants poèmes des Châtiments : la névrose romantique le suit dans l'exil, fausse son génie, pour ne s'apaiser que plus tard dans une tin de vie patriarcale et voisine d'une seconde enfance, où le vieillard espère enfin la réalisation de l'idéal humain, de la paix universelle : dernier reste de la foi romantique qui lui cache la réalité, les menaces de l'avenir.

Ce malade romantique, déjà si tourmenté, verra-t-il- clair au moins dans son cœur ? Se consolera-t-il par l'amour des tristesses et des incertitudes de la vie intellectuelle et de la vie publique ? Non, il porte en lui la fièvre qui grandit toute souffrance et qui fait même de toute joie, de toute espérance un délire qui le fatigue. L'amour lui causera des joies inconnues aux hommes d'autrefois, mais aussi des douleurs qu'ils ont ignorées, et, comme toujours, c'est la douleur qui subsiste et chasse le reste. De quelque côté qu'il se tourne, l'homme romantique est destiné à des souffrances nouvelles. Pour les autres siècles, le problème de la vie future n'existait pas, puisqu'il était résolu : la foi d'ailleurs, j'entends la foi sincère, excluait tout attachement terrestre ; l'amour, en dehors de la fin du mariage et de la famille, c'est-à-dire de la reproduction des êtres , ne comptait pas ; il était un péché, une faiblesse, de la nature, une concupiscence de la chair qu'on avouait à peine, et dont il fallait plus tard se repentir. L'amour, dans le théâtre classique, est-il autre chose qu'une noble galanterie ou une passion coupable ? Il

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