‹ Le drame romantiqueChapitre 51 sur 120 · LA NÉVROSE ROMANTIQUE DE L'AMOUR · texte numérisé non relu

LA NÉVROSE ROMANTIQUE DE L'AMOUR

n'a là aucun rapport avec l'immortalité et la vie future. Le thème, c'est : Aimons, jouissons de la beauté : la vie est courte, et au bout c'est le tombeau. Thème païen ramené par la Renaissance et qui dure jusqu'au XIXe siècle.

L'amour est bien autre chose pour l'homme romantique. Il a mis dans toute la vie le plus de spiritualisme possible. Il a, plus que jamais, sinon la conscience de sa personnalité immortelle, au moins le désir sans borne de cette immortalité, seule idée consolatrice des tristesses de cette vie ; et plus il croit à la vie future, plus augmente le dégoût des misères terrestres ; s'il doute de l'immortalité rien ne l'en console plus. Vienne donc l'amour : il s'est refusé à y voir l'union passagère de deux corps ; il y voit deux âmes qui se trouvent, s'embrassent et se confondent pour la vie et l'éternité. Si elle n'a pas trouvé l'âme-sœur à laquelle elle doit s'unir, l'âme romantique la cherche avec un désir infini ; l'amant sans son amante pleure et craint la solitude éternelle à laquelle il serait condamné. Dès lors, à quoi bon exister ? Que faire de cette vie où tout est néant ? Mieux vaut aller vers Dieu qui le consolera.

Quelle plus grande souffrance, si l'homme romantique, après avoir trouvé la femme qu'il aime, la perd soudain ? La femme qui le trahit n'était donc pas faite pour lui ? Il s'est trompé ? Il faut recommencer à chercher en gémissant ; ou cette femme est bien celle qui lui doit être unie un jour ; mais la pauvre âme, aveugle et faible, méconnaît sa destinée ; elle croit aimer ailleurs, elle retarde par son égarement le mariage éternel ; elle se ravit le bonheur dès cette vie : pourquoi vivre plus longtemps seuls et malheureux,, puisqu'on doit être unis ?

S'il se résigne pourtant à vivre, l'homme romantique trouve dans sa foi à la réunion éternelle une patience inébranlable qui le rend fidèle jusqu'au tombeau à l'objet aimé, malgré les obstacles mondains. Il peut ainsi aimer sans crime la femme mariée à un autre, s'il ne la désire

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plus pour ce monde ; il attend, ils attendent tous deux l'heure de la réunion.

S'il arrive que la mort ait tout à coup enlevé l'être cher, le désespoir et la solitude de l'homme romantique lui font croire et désirer la mort prochaine.

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé... Qu'importe le soleil ? Je n'attends rien des jours... Je ne demande rien à l'immense univers... Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre... Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

(Méditations, I.)

De là à se figurer, poétiquement du moins, par l'effet du dégoût de la vie, de la névrose physique, qu'il va réellement mourir, comme il le souhaite , il n'y a qu'un pas ; c'est la raison de cette éternelle plainte de mourant qu'exhale le poète romantique de 20 à 30 ans, à l'âge où il est maigre et porte de longs cheveux sur un visage pâle, jusqu'à ce que l'embonpoint et la vigueur de l'âge ôtent toute créance à sa prédiction funèbre. Il suffit que l'automne l'attriste pour qu'il se voie déjà dépérissant avec la nature ; c'est l'époque où il écrira Y Automne (Médita* tions) empreint d'une belle mélancolie, le Chrétien mourant où il reste trop de Millevoye.

Les grands et la foule des disciples passèrent par cet état d'esprit (1). Hugo, si robuste depuis, n'a pas échappé à cette névrose poétique. Pour une peine d'amour, pour une séparation passagère, tout est « sombre et fatal dans sa vie, » il va mourir (Odes. V, 1). Et il ne s'agit pas ici d'une pièce composée d'imagination ; le jeune poète a été séparé par ses parents de sa fiancée ; on les trouvait trop jeunes et lui trop pauvre encore pour le mariage et la famille.

(1) Nous-mêmes y avons un peu passé, nourris tout jeunes de poésie romantique. La province y passa aussi. Madame Bovary, c'est l'étude du ravage que fait la maladie romantique sur une petite bourgeoise.

Rien n'est plus curieux à constater que ces désespérances et ces langueurs chez des hommes destinés, comme Lamartine, à une vie pleine de jours et de gloire, et qui ne devaient ignorer aucune des joies du succès, du luxe, de la popularité, de la gloire.

Quand l'homme romantique a passé la courte saison de la passion juvénile, que ces rêves d'amour éthéré, d'union mystique des âmes font place au sentiment plus net de la vie réelle, au besoin de s'y faire place, une autre souffrance commence pour lui, une autre phase de la maladie du temps. Il a une ambition, grande et élevée, il veut la gloire du bien fait aux hommes, la gloire des grandes œuvres laissées après soi ; mais, pour avoir une action, ne faut-il pas commencer dès ce monde à être apprécié, ne faut-il pas que la gloire vienne un peu sur cette terre ? Car l'artiste a besoin d'être encouragé, d'être dirigé dans sa route ; et 1 effet produit sur les hommes est pour lui un critérium nécessaire de lui-même, de la valeur de son œuvre ; à mesure qu'il travaille, il faut qu'il apprenne où il doit diriger ses efforts. Mais que de temps pour être aperçu des hommes ! que d'années à rester inconnu, méconnu, puis, alors même que le bon public vous apprécie, regardé dédaigneusement par les grands, les riches, les puissants de la terre, jusqu'à ce que l'on soit devenu soimême un de ces puissants dédaigneux !

La démocratie,- pour laquelle il va s'enthousiasmer, et qui lui donnera plus tard une popularité inconnue aux écrivains des siècles précédents, est d'abord pour le jeune homme romantique la multitude immense où il est perdu. Dans une aristocratie, sous un gouvernement monarchique, il suffit à l'artiste de posséder les bonnes grâces du prince ou d'un grand : il est apprécié, r^çu, choyé par une élite ; il sait d'ailleurs restreindre son ambition : il lui suffit de plaire et d'être admis dans la familiarité

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des puissants et des nobles ; quant à lui, il sait qu'il ne peut être anobli, qu'il ne peut avoir ni puissance ni autorité ; il reste à sa place en dehors de la politique, dans son coin de la société toute faite.

Il n'en est pas de même dans une société qui tend à devenir démocratique. La vie est une bataille ; l'homme romantique a maintenant conscience de sa dignité, il sait que tous peuvent prétendre à tout : de là une ambition sans bornes. Or, si quelquefois la noblesse de sa famille, l'aisance, un monde de choix tout prêt à l'accueillir, si les salons ouverts lui rendent faciles ses débuts et lui permettent de vivre tout entier dans l'idéal, souvent aussi son génie n'est point pressenti, ni des médiocres qui ne voient rien, ni des illustres qui ne voient qu'eux. Fût-il né, comme Hugo/ d'un père général, d'une mère Vendéenne, avec des relations dans les deux partis, il entre dans la vie sans ressources ; il lui faut d'abord, c'est la loi impérieuse qui pousse tout être organisé, l'exercice libre de ses facultés, le loisir pour penser et pour écrire et, partant, les moyens de vivre : le besoin peut stimuler l'activité, si d'abord on a le nécessaire :

Magna; mentis opus nec de lodice paranda Sollicitai...

Or le plus grand des poètes romantiques, d'après son autobiographie, vécut une année avec sept cents francs : peut-on douter que la gêne n'ait augmenté chez d'autres caractères moins robustes la maladie du siècle ? Les poètes surtout sont impressionnables ; leur travail, qui vaut par la noblesse et la qualité, comme les pierres précieuses, n'est pas continuel et n'absorbe pas, il laisse beaucoup à la rêverie, c'est-à-dire qu'il ramène souvent l'esprit à la réalité : alors que des hommes de talent, philosophes, historiens, savants, ont supporté la gêne sans trop en pâtir, absorbés par leur travail d'esprit sans relâche, le poète de génie a beaucoup de temps pour souffrir. Et ici, disons-nous que la

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critique ne doit point être trop sévère pour ces souffrances des poètes; l'héroïsme lui est facile à elle, mais ce n'en est pas moins un moment dur que celui où le génie, jeune encore mais jugeant déjà de haut la foule des hommes, se voit pauvre, méconnu, menacé dans ses facultés même par la gêne et l'indifférence du public, quand des millions d'hommes qui ne vivent point par l'intelligence sont heureux et satisfaits.

Si la célébrité a commencé, elle amasse inévitablement les jalousies, les haines féroces des médiocres que le génie vient éclipser. Aux moqueries se joignent les calomnies: que de blessures d'amour-propre, que de coups portés à l'orgueil, à la vanité. La lutte romantique, qui dura plus de vingtans, développa singulièrementlirritabilité d'orgueil du chef d'école et des autres poètes. Cet orgueil était, a priori, immense dans l'éccle en dehors même des défauts personnels, sombre et triste dans Chateaubriand, mystique et naïf dans Lamartine, énorme et irritable dans Hugo, superbe, amer et résigné dans Vigny ; et cet orgueil commun à l'école est imputable pour une part à ce spiritualisme romantique, si sublime et si exalté. C'est sincèrement, et parce qu'il croit à son âme immortelle, à son essence divine, parce qu'il croit tenir son génie de Dieu, que le poète se regarde comme un être supérieur à l'homme, détaché en mission ici-bas ; c'est sincèrement que ce poète se vénère lui-même comme une chose sainte, parle de ses ailes, se prend pour l'orgue dont Dieu ébranle les touches, pour le prophète envoyé aux révolutions, et croit sentir dans ses cheveux, avec le vent qui les agite, le souffle céleste qui le fait vibrer ; c'est sincèrement peut-être aussi que ce poète est un artiste incomplet, dédaigneux du travail, et, ne pouvant admettre que des oeuvres inspirées d'en haut soient imparfaites, se croit incompris parce qu'il est critiqué, et se garde de retoucher ses vers, sacrés pour lui-même. Vraie maladie encore, intéressante peut-être chez

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les génies, beaucoup moins chez la foule des imitateur?, qui se donnent, eux aussi, des airs de prophètes.

Ainsi, le contre-coup trop fort des événements d'un siècle troublé, l'ébranlement moral causé par la Révolution, l'incertitude religieuse et politique, un idéal trop élevé de l'amour, un orgueil exagéré, irrité par les difficultés de la lutte pour la vie et pour la gloire dans une démocratie naissante, rend les hommes romantiques fiévreux, malades. Tels sont les auteurs, tels seront leurs personnages dans le drame.

Dès le premier abord. Je^Jiérosroman tiques se distinguent aujourdIhuj pour nous par une sensibilité exagérée et maladive ; ceux surtoutqui représentent plus spécialement le poète, ses idées sur la vie et la destinée, c'est-à-dire les « jeunes premiers », non pas don Carlos, François I r, don Salluste, mais Hernani , Didier, Ruy-Blas, par exemple. Ils ont tous plus ou moins le caractère mélancolique et i/atoZi^pjmme^n^dis^:italors ; et ce caractère, ils l'ont, en dehors des passions qui vont les agiter, préalablement aux événements qui Jgs__ypnt attrister, a priori, comme par une intuition de leur destinée mauvaise. La tristesse de leur situation __d'homme du peuple, de bandit, d'enfant trouvé, leur ajjonné une manière d'être inégale, irascible; l'amoureux romantique passe brusquement de l'adoration à ]a colère, de l'enthousiasme aujJésespoir, de la tendresse à la ina^vaJSâ—Jmmeur. Considérez Hernani. quand il vient chez dona Sol : il l'a à peine vue qu'il s'exclame sur sa tristesse à lui ; elle s'empresse tendrement : « Dites-a.oi si vous avez froid... Ce manteau ruisselle !... » — Lui ne répond

pas, il ne sent ni le froid ni la pluie et il adresse brusquement à son amante cette question :

Un ange vous dit-il combien vous êtes douce?...

Et comme elle insiste surle manteau qui ruisselle, il exprime prétentieusement cette antithèse sur les tempêtes du cœur opposées à celles de la nature :

Ah ! quand l'amour jaloux bouillonne sur nos têtes, Quand notre cœur se gonfle et s'emplit de tempêtes, Qu'importe ce que peut un nuage des airs Nous jeter en passant de tempête et d'éclairs !

Dona Sol est toute à la joie de l'heure présente ; mais lui s'exaspère de n'avoir qu'une heure ; il ne pense qu'au duc, qui veut épouser dona Sol, et il est bouillant de fureur.

Comment d'ailleurs l'homme romantique serait-il calme ? N'aime^Ml pas^plus^aiii que lui ? Enfant trouvé, horcme du peuple, ouvrier, brigand, il faut qu'il paie de bien des désespoirs ces quelques moments de joie délirante qu'il trouve dans un amour idéal. Hernani peut-il être tranquille quand, à la veille d'un mari^ej)rm^^lLcionJt dona Sol est menacée, il est forcé de lui j)ffrirj?a pauvreté, sa vie de banni ! Le roi vient traverser encore cet amour. Hernani est proscrit, sa têteest misjsi^ymxj \i\ arrive pour enlever dona Sol ; elle veut partir, tout à coup il refuse.

Il n'est plus temps, je vois l'échafaud de trop près !

Et tandis que dona Sol calme, sachant ce qu'elle veut, aimant jusqu'au bout, jusqu'à la mort, veut le suivre malgré tout, voilà que la sensibilité du héros romantique s'exalte, la vision de l'échafaud grandit dans son cerveau ; il ne veut pas « emporter dans son antre » ce trésor da beauté : il ne voit que « ténèbres >),c< uj^orribre dénoûment qui s'approche dans l'ombre » ; comme un mourant il bénit dona Sol

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d'avoir aimé « son front maudit » ; il veut « rentrer dans sa nuit » ; il se lève, s'asseoit, se relève, s'écrie, marche, veut fuir, et, comme dona Sol le rappelle, il revient, son cerveau cède à la folie qui le tente, il ne voit plus le réel, il reste, il veut rester là, sur ce banc de pierre, il fait asseoir son amante, se met à ses pieds, lui murmure, d'une voix étrange et qui sonne la folie, des prières d'amour :

Chante-moi quelque chant, comme parfois le soir Tu m'en chantais, avec des pleurs dans ton œil noir. Soyons heureux I buvons ! car la coupe est remplie...

Puis le tocsin éclate, il ne l'entend pas, la folie est venue. ..

Eh ! non ! c'est notre noce Qu'on sonne... Nous aurons une noce aux flambleaux!...

L'arrivée d'un montagnard, le devoir impérieux qui le réclame met seul fin à cette scène d'hallucination amoureuse, très belle et d'un pathétique propre à l'homme un peu énervé du xixe siècle.

A chaque entrevue il repasse par les mêmes alternatives de découragement et d'exaltation, de fureur et de tendresse ; dans ce délire sombre il fait tout pour se faire haïr, se traite lui-même de fou furieux, de sombre insensé, se dit « méchant », il rappelle encore le sang, les pleurs, l'exil, les fers, la mort, l'effroi, « la dot de douleurs »r <£ l'écrin de misère et de deuil » qu'il offre à sa fiancée ; il est (( funeste », il porte malheur à tout ce qui j'entoure, il est <i une force qui va ».

Agent aveugle et sourd de mystères funèbres, Une âtne de malheur faite avec des ténèbres !

Et sa terrible hallucination le reprend, il voit rouge :

Où vais-je ? Je ne sais, mais je me sens poussé D'un souffle impétueux, d'un destin insensé.

Je descends, je descends, et jamais ne m'arrête : Si parfois, haletant, j'ose tourner la tête, Une voix me dit : Marche ! et l'abîme est profond, Et de flamme et de sang je le vois rouge au fond. Cependant, à l'entour de ma course farouche, Tout se brise, tout meurt ! Malheur à qui me touche. Oh ! fuis ! détourne-toi de mon chemin fatal. Hélas ! sans le vouloir je te ferais du mal !

La fin est très belle parce qu'il est malade d'amour ; quant au reste, on ne peut s'empêcher de penser que cette sorte de folie du héros fatal est mieux justifiée dans Hamlet, dont tiennent un peu ces héros romantiques. Quelque chose de la sensibilité septentrionale est entré avec Hugo dans la poésie française, et, comme on l'a dit, Hernani est un héros de ballade allemande.

Il faut une femme fortement éprise pour endurer les brusques accès de l'amant romantique. Il est méfiant et jaloux, comme tqus les caractères sombres. Hernani, revenu dans son déguisement de pèlerin, témoin des apprêts du mariage, se croit trahi ; lui qui refusait tout à l'heure le devoûment de dona Sol, il doute d'elle, il désespère aussitôt, et veut livrer sa tête, dans ce beau coup de théâtre où il tente en vain de se faire arrêter par les valets de don Ruv. Il insulte ensuiieJa iemme qu'il aime, l'accable de 3on mépris, pourjtomber^à genoux dès qu'elle se justifie, jgjb ofl^àr jorj s^n^ej exjna^[oji^[e son accès de jalousie. Ilja'est pas guérj encore ^séparé de dona Sol que le roi a emmenée comme otage, il n'est pas sûr qu'elle n'ait pas succombé aux ieniations royales, et, quand il la revoit au IVe acte^ devant le tombeau de Charlemagne, quand elle court à lui, il la fait reculer d'un regard de défiance, l'appelle « Madame », attendant, pour dire : « Mon amie » et lui tendre-Ies— bms^-qVelle lui aitjnqntré le poignard pris aujgijjt qui garde son honneur. Un personnage si défiant, qui prend tour à tour les deux attitudes contraires, a plutôt l'air d'une caricature.

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C~ Le pardon de don Carlos supprimera d'ailleurs le malade dans Hernani, en ôtant de sa vie tout ce qui la faisait sombre, son devoir de vengeance, sa haine contre un rival et sa douleur d'amant désespéré. En un seul jour il redevient grand, riche, honoré, reprend son rang, épouse son amante. Mais sa maladie, pour s'évanouir tout d'un coup, n'en était pas moins réelle et explicable ; sa situation de ban-

L dit et de banni admise, ses souffrances sont bien humaines. Didier, placé vis-à-vis de la femme aimée dans la même situation qu'Hernani, cette situation de « ver de terre amoureux d'une étoile », est pris à chaque instant des mêmes scrupules, des mêmes désespoirs sombres, des mêmes soupçons furieux, du même mépris par son amante qu'il croit coupable envers lui, et ces soupçons, ce mépris, ce dégoût de la vie où l'amour l'a trompé deviennent bientôt tout le drame. Comme Hernani, voyez-le hésiter avant de s'introduire chez la femme qu'il croit sienne, parler lui aussi de « son souffle impur » qui ternirait la candeur de cet « ange de lumière », parler de sa « nuit » et de sa « brume » qu'il ne veut pas mêlera la vie de Fange. Didier, comme Hernani, est un misanthrope, pour des raisons différentes.

Seul, à vingt ans, la vie était amère et triste ; Je voyageai ; je vis les hommes, et j'en pris En haine quelques-uns et le reste en mépris ; Car je ne vis qu'orgueil, que misère et que peine Sur ce miroir terni qu'on nomme face humaine ; Si bien que me voici, jeune encore et pourtant Vieux, et du monde las comme on l'est en sortant. Ne me heurtant à rien où je ne me déchire ; Trouvant le monde mal, mais trouvant l'homme pire. Or je vivais ainsi, pauvre, sombre, isolé, Quand vous êtes venue et m'avez consolé.

Il craignait d'aimer, il a fui ; maintenant même qu'il est tout à l'amour, il ne sait s'il trouvera dans une femme un amour comme le sien, profond et sombre, lui, le plébéien désabuse du reste, qui souffre de son isolement, qui juge

amèrement la vie, qui interroge anxieusement la destinée, qui vit et pense en poète, inquiet sur Dieu, sur l'âme, sur la fin de l'homme. Pareil amour est aussi maladie ; voyez la peinture qu'il en fait :

Vous m'aimez ! prenez garde, une telle parole,

Hélas ! ne se dit pas d'une façon frivole.

Vous m'aimez ! Savez-vous ce que c'est que l'amour ?

Qu'un amour qui devient notre sang, notre jour,

Qui, longtemps étouffé, s'allume et dont la flamme

S'accroît incessamment en purifiant l'âme,

Qui seul au fond du cœur, où nous les entassions,

Brûle les vains débris des autres passions?

Qu'un amour à la fois sans espoir et sans borne,

Et qui même au bonheur survit, profond et morne !

Comme Hernani, Didier semble prendre à tâche, dans sa sombre inquiétude, de dégoûter de lui la femme qui l'aime ; au moindre prétexte, l'amant soupçonneux devient amer, « glacial » ; le poète prend la peine de l'indiquer dans ses jeux de scène : il rebute l'amour comme il rebute à dessein la reconnaissance par ses façons bourrues, et sauve les gens sans vouloir les connaître. Cette âme sombre va s'emplir, pour un rien, de jalousie ; le jour où il a soupçonné que Saverny peut avoir remarqué Marion, Didier va devant lui, tout à sa fureur, et c'est dans cette posture de jaloux ténébreux que nous le retrouvons à l'acte suivant. Aussi se battra-t-il à la première occasion et se laissera-t-il arrêter sans résistance, ces sortes de caractères acceptant avec joie tout ce qui peut encore assombrir leur vie. En somme, Marion a raison de ne pouvoir s'expliquer son froid adieu (acte II, se. iv) ; ni son soupçon commençant, ni le sort dont il est menacé, ne le justifient.

La marche des deux intrigues a d'ailleurs une ressemblance qui s'ajoute à la similitude des caractères. Comme Hernani ne voit dona Sol que pour la torturer de ses soupçons, de sa douleur, pour refuser de l'entraîner plus longtemps dans sa nuit, de même Didier, sauvé par Ma-

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rion, fugitif avec elle, refusejlus que jamais de lier à son sort fatal la vie de cette femme innocente et dévouée, de la mener avec lui « à l'abîme profond », de la faire briser .par ce la roue » de sa destinée ; lui aussi se dit fatal et méchant ; il vient de l'enfer et il y va :

Qui descendit du ciel pour me suivre aux enfers ? (III, 6.) Le ciel te donne à moi,, l'enfer à moi te lie. (III, 6.)

Son amante ne peut comprendre cet homme qui se dit méchant quand il est bon, qui s'accuse delà perdre quand elle met son bonheur unique à lo suivre ; mais lui suit des yeux « son astre mauvais » ; il n'a même point le courage, la pitié, l'amour de se mieux cacher des sergents et de fuir avec elle ; le bonheur de ce héros romantique semble être de torturer son amante, qui éclate en sanglots :

Ah ! tuez-moi, si vous voulez encore

Parler ainsi !

Et l'amant, ayant comblé la mesure, s'agenouille alors, boit les pleurs qu'il a fait verser.

. Je ne parle pas ici des tristesses de Didier qui sont justifiées par le drame même : il est naturel dans son désespoir, quand il apprend le nom de son amante ; quand, pour la seconde fois, comme Hernani déguisé en pèlerin se livre lui-même, il se livre lui aussi à Laffemas dont il pourrait déjouer le piège ; naturel encore quand, toutes ses illusions écroulées, il ne voit plus et ne veut plus voir que la mort, quand il insulte la courtisane amoureuse qui s'est prostituée pour le sauver ; naturel aussi quand, au dernier moment, il secoue tout préjugé, comprend l'héroïsme de Marion et lui pardonne ; ce ne sont pas les tristesses du drame que nous trouvons exagérées, mais seulement cette tristesse a priori, romantique, cette maladie du temps.

Ruy-Blas a aussi la maladie romantique ; il n'est point malade comme amant : le haut rang de l'amante lui

interdit les allures atrabilaires de Didier ; et comme il est, pendant trois actes, au comble du bonheur, il n'a nulle raison de souffrir et de faire souffrir les autres. Mais nous retrouvons en lui l'homme romantique, le plébéien plein de génie et de rêves, qui sent sa noblesse, souffre de son origine basse et de son rang infime, qui

Orphelin, par pitié nourri dans un collège,

est devenu, au lieu d'ouvrier, un rêveur, puis un poète (I, 3) qui dit : « A quoi bon travailler ? » découragé de bonne heure par le doute, par les « méditations sur le sort des humains », qui pensif et paresseux, amoureux de luxe et de beauté, passe son temps

Devant quelque palais regorgeant de richesses, A regarder entrer et sortir des duchesses.

Bref, de la misère dorée un moment par la liberté et les rêves, il est tombé à la domesticité, comme Rousseau, pour vivre : détail caractéristique de l'époque romantique, jamais il n'y eut plus de dévoyés, de poètes misérables, jamais plus de suicides d'auteurs au désespoir, car il est rare, hors du théâtre, qu'ils se fassent valets, et, au théâtre même, Chatterton s'empoisonne pour ne pas être domestique. c< Entendez-vous le bruit des pistolets solitaires ? » s'écrie Alfred de Vigny. C'est donc pour les besoins du drame que Ruy-Blas se trouve, contre la vraisemblance, sous la livrée d'un laquais. Dans cet homme du peuple, plein de cœur et d'intelligence, osant porter les yeux sur sa reine, il y a toute l'ambition d'égalité, tout l'appétit de jouissance de la démocratie nouvelle. On ne se hausse à la hauteur d'une femme, ou bien on ne la fait descendre jusqu'à soi, qu'en l'aimant ; les distances que le désir laisserait subsister, l'amour les supprime : aussi Ruy-Blas dit-il, sans aucun respect dans les mots :

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...Eh oui ! jaloux du roi ! sans doute Puisque j'aime sa femme.

Lui aussi, effrayé de lui-même, a, comme les autres, la vision d'une « fatalité s qui l'entraîne, d'un abîme « plus noir que le crime ». Quelle plus grande maladie que de se sentir

Sous l'habit d'un valet les passions d'un roi ?

Guéri, transporté au ciel par l'accomplissement fantastique de ses rêves, il retombe dans sa maladie, comme si tout son bonheur n'était que le songe d'un fiévreux ; et la dernière crise va l'emporter. Dans son hallucination, il s'est cru roi, il était grand ; la justice entrait par lui dans les choses humaines ; il avait l'amante idéale dont l'amour emplissait son cœur, dont la beauté royale ravissait son imagination ambitieuse, puis tout s'est écroulé ; c'est le réveil, la fièvre -qui se rallume, puis l'agonie.

Je suis fou, je n'ai plus une idée en son lieu ; Ma raison, dont j'étais si vain, mon Dieu, mon Dieu, Prise en un tourbillon d'épouvante et de rage, N'est plus qu'un pauvre jonc tordu par un orage.

Il n'a pas d'ailleurs un seul instant l'idée de se soustraire à cette fatalité ; le héros romantique embrasse la mort avec frénésie quand il a perdu l'amante prédestinée.

Il semble donc que tout héros romantique doive traîner une fatalité en venant au monde. S'il n'a son père mort à venger comme Hernani, il est enfant trouvé,orphelin, comme Didier, Ruy-Blas, Otbert, Gennaro ; un obstacle fatal le sépare de la femme aimée, il est bandit, elle est noble ; il est honnête, c'est une courtisane ; il est valet, c'est une reine ; il est valide, elle est atteinte d'un mal mystérieux [Les Buraraxes) ; il est libre, elle est mariée au tyran de Padoue ; il est ouvrier, elle est pairesse d'Angleterre.

Ainsi dans ce jeune premier des drames romantiques nous retrouvons le poète, l'homme du XIXe siècle, pauvre au début, perdu dans la foule, qui aspire à tout, se sent égal à tout, peut aimer au-dessus de lui, enfin ce malade que nous avons étudié plus haut. La maladie romantique qui affectait cette génération de poètes s'est traduite au théâtre, dans l'intrigue par l'invention d'une situation exceptionnellement triste, celle de bandit, d'enfant trouvé, banni de la société, de déshérité, voué à une destinée fatale, et dans le caractère par les brusqueries, les fureurs, les désespérances morbides que nous avons analysées.

Nous venons de voir des esprits de premier ordre atteints par la maladie romantique et la communiquant comme Hugo à leurs créations, principalement au jeune premier et au grand premier rôle, qui représentent plutôt l'humanité jeune et idéale, tandis que les autres personnages la représentent telle qu'elle est, et souvent avec une intention satirique. Malgré leurs défauts, ces héros, trop sensibles et nerveux, Hernani, Didier, Ruy Blas, sont poétiques. Ils n'attendent rien de la vie qui est pour eux une énigme douloureuse ; ils sont victimes des événements, des circonstances, de leurs propres passions, non de leur position dans la société, comme Antony et Chatterton. Avec ces deux drames de Dumas et de Vigny, l'art romantique descend d'un degré, il soutient une thèse sociale.

L'auteur à"1 Antony, dont le talent devait prendre bientôt tous les caractères delà santé exubérante, ne fut pas longtemps atteint de la maladie romantique ; il s'en guérit vite, trop vite peut-être ettropcomplètement. Ce cerveau robuste ne rêva guère sur les problèmes religieux, ou moraux, ou sociaux, dont les autres romantiques furent troublés. Mais

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il connut un moment la pauvreté, ses humiliations, les tracasseries lâches et imbéciles de la vie administrative, la moquerie sotte, le dédain du bourgeois, toutes choses dures au jeune auteur qui a conscience de sa valeur (1). C'était assez pour se trouver pris un moment de la mélancolie romantique, qui était dans l'air et que le génie rendait si séduisante. Si nous en croyons l'auteur lui-même, l'explication à.'Antony est dans une pièce de vers qui précède le drame. Le fait, s'il est réel, sur lequel le poète a brodé, c'est un amour pour une femme qui est mariée. Il est curieux de voir ce que la maladie d'alors inspire de délire à un esprit vigoureux et sanguin. Tout le drame est déjà dans cette élégie. L'amant s'y complaît à noter « son effrayant sourire. *> Cette femme qu'il aime, un autre l'a déjà possédée, sujet de fureur sombre, et, après lui, tout à l'heure, cet autre la possédera encore : autre sujet de fureur sombre. Lui ne reconnaît pas les lois de la terre, celles qui vendent par contrat les caresses et font des baisers un devoir ; il ne reconnaît pas non plu9 celles qui interdisent le meurtre ; et voilà le poète (?) qui rêve de crime et d'échafaud, car quel remède à sa folie furieuse ? Tuer la femme qui ne peut être à lui seul.

Sincère ou affecté, ce délire montre assez ce que devient dans un tempérament de créole la poésie d'un Lamartine : ici l'homme romantique, au lieu d'attendre l'éternité qui doit le réunir à son amante, la poignarde. Nous sommes en face non d'une maladie morale, mais d'un accès d'hypocondrie furieuse.

Cette rage, cette sauvagerie, il fallait la justifier dans le drame. Le Didier de Hugo était déjà connu, sans avoir encore été joué ; de l'enfant trouvé, Dumas fit un enfant naturel, mais dans une société qui ne leur fait

(1) Voirie fragment d'autobiographie intitulé : Comment je devins auteur dramatique.

aucune place. Cet homme intelligent, passionné, c'est un paria qui ne peut dire son nom ni l'offrir à une femme, qui même ignore la source de sa fortune ; un sujet bien trouvé pour y épancher la bile noire du romantique d'occasion, du poète employé de ministère, du plébéien venu trop tôt dans un monde encore plein de préjugés aristocratiques.

Antony est un maniaque ; il a la folie peinte sur le visage. Ce n'est point comme Didier un rêveur, un poète ; que veut-il ? posséder, posséder seul ; c'est de l'hystérie romantique. Adèle lui ressemble d'ailleurs: toute matérielle au fond : la possession seule est le sujet de ses scrupules, de ses désirs, de ses remords. Leur entourage est comme eux. Le problème romantique est transposé du monde de l'âme dans celui des sens ; Antony n'a pas seulement <r les yeux fixes et sombres »,, « la fièvre »; l'homme fatal a un poignard, caché dans son portefeuille, et dont le pommeau lui sert de cachet ; un peu plus il boirait dans un crâne ; ce poignard, aux moments de rage, il l'enfonce jusqu'à la garde dans les tables d'hôtel ; et il en tuera Adèle. Toutes les poses du héros poétique, de Didier, d'Hernani, l'ironie amère, les éclats de voix subits et furieux, les yeux fixes, le ricanement satanique, le grincement des dents, Antony les prend, mais en habit noir et dans un salon moderne.

Antony aimait Adèle ; dès que le colonel d'HervaxîL la demande en mariage, Antony disparaît (il ne peut lui offrir un nom, il n'en a pas). Adèle mariée, le colonel en voyage, il reparaît, avide de possession ; il explique sa fuite il y a trois ans, sa naissance, sa vie de paria, sa passion sauvage et capable d'un crime. Dans les bras de ce Satan en redingote, Adèle faiblit, prend peur et fuit vers son mari. Antony la poursuit, la devance, l'attend dans l'auberge où elle va passer et organise son guet-apens : deux chambres communiquent entre elles ; il en retient une. Adèle retiendra l'autre -, la nuit venue, il pénètre chez

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elle, par le balcon. Il tient sa proie ; elle se livre. Il l'emporte à Paris ; il a pris ses précautions ; son domestique envoyé à Strasbourg se liera avec les domestiques du colonel et reviendra l'avertir, dans lô cas d'un retour prochain. Adèle s'est abandonnée, elle est sa maîtresse : bonheur empoisonné, car Adèle est déshonorée, humiliée en plein bal ; Antony, en prenant sa défense, la déshonore encore davantage. Le domestique d'Antony survient, précédant de quelques heures le colonel. Voilà le moment critique : Adèle s'enfuit chez elle. Antony l'y poursuit, tente de l'enlever ; l'idée de sa fille fait résister Adèle au bord du précipice de l'adultère public. Antony va peutêtre l'entraîner pourtant, quand le colonel frappe à la porte : Antony veut fuir, mais il se ravise, il ne lâchera pas sa proie, il lui propose de la tuer, sous prétexte de sauver sa réputation, qu'il pourrait sauver encore rien qu'en fuyant ; elle y consent, il la tue, la donne pour innocente et se déclare meurtrier : « Elle me résistait : je l'ai assassinée ! » Dénoûment violent partout ailleurs, ici fort naturel, tellement les personnages nous ont habitués à leur folie furieuse.

La maladie romantique avait donné aux autres héros une plus grande sensibilité nerveuse, mais non cette névrose bizarre, vulgaire, basse. Dans beaucoup d'oeuvres romantiques, le héros est une sorte de dieu, la femme sa victime. Mais ce héros est un grand esprit, un grand cœur ; il croit à son âme immortelle. Antony, au lieu d'un dieu, est un démon épouvantablement jaloux, qui s'immole une victime tremblante. Qu'une femme pure, une Catarina, une Maria de Neubourg, une dona Sol, s'abandonne, faible et tremblante, à l'amour d'un homme qu'elle juge supérieur à tous, à l'âme duquel elle croit son âme liée pour toujours, soit ; mais quel rapport entre ces héroïnes de l'amour romantique et cette Adèle, une Madame Bovary qui n'a pas les excuses de l'autre : car Emma tombe et retombe dans

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