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LA MALADIE ROMANTIQUE : A. DE VIGNY

l'adultère par soif d'idéal romanesque ; Adèle est la victime de ses sens ; elle est faible contre les sens de l'autre ; sa tête se trouble aux rugissements d'Antony, elle tremble quand il la tutoie, elle frissonne de terreur et de désir quand il la saisit dans ses bras forcenés.

L'allure furibonde du style, le déploiement de force musculaire, cet amant fatal au torse puissant frappaient la foule de joie ; l'exagération même plaisait aux rapins, aux jeunes gens chovelus de 1830 dont le plaisir était grand d'exaspérer le bourgeois. Mais cette ardeur de réaction contre l'art classique, qui après cinquante ans teinte de ridicule les grands .ouvrages, rend grotesques les médiocres.

jChattertoix est aussi un malade romantique. La maladie de tristesse et d'orgueil n'a point épargné Alfred de Vigny, il s'y est même confiné sans en vouloir sortir. Le sort injuste que fait la foule aux hommes de pensée, la tristesse de voir le grand poète méconnu du peuple, haï des pouvoirs, et les médiocres rois du monde, la vision douloureuse d'une démocratie de plus en plus indifférente ou hostile dans l'avenir à la supériorité intellectuelle, voilà les préoccupations habituelles de l'auteur VEloa.

Le poète est le martyr perpétuel à qui la société refuse le pain et ne laisse que le suicide. De Vigny réclame pour lui le droit « d'écouter les accords qui se forment lentement dans son âme, et que le bruit grossier d'un travail positif et régulier interrompt et fait infailliblement évanouir ; la vie et la pensée, le pain et le temps ». Les infortunes de Gilbert, de Chatterton, d'André Chénier, de Tasse et de Dante, tout le martyrologe des poètes vient au secours de son plaidoyer.

166 l'époque.

En théorie, il a raison : il prétend que quelques vers suffiraient à les reconnaître de leur vivant, si l'on savait y regarder. Oui, certes ; mais qui sait y regarder ? Les confrères, connaisseurs, mais égoïstes et jaloux ? Les délicats, les jeunes gens ? Les jeunes gens ne peuvent rien, et les délicats ne passent point leur temps à prendre en main la cause d'un poète. On ne peut faire des lois pour nourrir aux frais de l'Etat les jeunes talents qui promettant, la société humaine n'a jamais eu de base idéale, elle est née du désordre et n'est encore qu'un moins grand désordre. Mais si l'on ne îéforme pas la société, la cause est bonne au fond, et c'est un mérite de soutenir contre la médiocrité, contre le pouvoir égoïste et malveillant la cause de la pensée ; l'invincible mélancolie qui n'a pas quitté Alfred de Vigny en présence de cette pensée, négligée ou opprimée à jamais, le désespoir calme et non tapageur qui a fait sa vie chaste et pure de tout trafic, le mettent à un rang supérieur.

Cependant à la noblesse de cette attitude s'ajoute l'élément morbide d'orgueil etd'égoïsme qui distingue le romantisme. Alfred de Vigny eut, il est vrai, la dignité qui manqua à d'autres ; il souffrit en silence, s'absorba en lui-même et finit par se stériliser. De 1835 à 1863, près de trente ans, l'auteur d'Eloa ne produisit qu'un volume de poésie et le journal d'un poète. La pensée, trop élevée, a refusé à la poésie d'autres inspirations que les plus sévères. Il faut dire que Les Destinées et surtout La liaison du Berger sont d'un poète qui n'a pas de supérieur.

L'orgueil mystique et souffrant se montrait déjà chez Alfred de Vigny dans la préface mise en 1837 au-devant des Poèmes antiques et modernes, par la prétention, mal justifiée d'ailleurs, d'avoir été le premier à innover, dans Moïse, dans Eloa même, où, suivant les habitudes romantiques, la femme qui aime est uuè victime fascinée, où le héros fatal et sombre, Hernani ou Antony, qui fascine la femme,

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