L'AMOUR PAÏEN : RONSARD
l'homme à la vertu. » {Litt. dram. id.) Aussi le moyen âge est-il allé jusqu'à identifier l'amour pour la femme et l'amour pour Dieu ; celui qui sert bien sa dame sert bien son Dieu, il est sauvé. N'a-t-il pas fait surtout un acte d'abnégation et de sacrifice ?
On saisit bien là le grand effort de l'homme des temps chevaleresques pour s'élever au-dessus des sens, pour échapper à la tristesse de l'amour satisfait et se faire un idéal, c'est-à-dire se proposer en amour un but qu'il n'atteindra jamais. Le platonisme, celui de Pétrarque, celui de Dante, est le dernier effort du moyen âge enlaçant étroitement, dans un embrassement où il ne veut plu? les distinguer, la femme et la croix, l'amour et Dieu.
Mais avec la Renaissance l'amour redevient païen ; le platonisme n'y est plus qu'affecté : c'est un mot d'ordre en poésie ; l'amour platonique est un thème que l'on rebat sansr. conviction. On ne se cache plus pour désirer la femme aimée, tout en étant capable encore de faire jusqu'à la mort des sonnets pour une dame en idée. On lui adresse cette prière toute païenne :
Cueillez, cueillez votre jeunesse !
Ronsard répète sur tous les tons ces vers de Catulle :
Vivamus, mea Lesbia, atque araemus
Nobis, quum semel occidit brevis lux, Nox est perpétua una dormienda.
Dès lors la chevalerie est morte ; on s'éloigne du moyen âge, on le dédaigne ; on est redevenu païen. La galanterie règne à la cour, les mœurs y sont légères. Dans la littérature il n'y a .plus un idéal d'amour ; on ne parle plus du but en amour, parce qu'il est entendu que ce but est la satisfaction des sens. M"e de Scudéry seule s'attache à l'idéal chevaleresque ; les autres écrivains étudient le mécanisme de l'amour, sa psychologie ; mais on s'arrête au
moment où la passion est vaincue ou victorieuse comme au seuil de ce qu'on ne doit pas dire ; le poète étudiera avec génie tous les mouvements de la passion mondaine et terrestre ; mais quand il l'aura fait, il s'en confessera et se retirera dans la dévotion. Le siècle est, en amour, dévot et galant, rien de plus ; l'amour ne sort plus guère du boudoir et du salon, surtout dans la tragédie ; tout au plus s'aventure-t-il sur les rives imaginaires de la pastorale, dans le pays de Tendre. Il ignore s'il y a un Dieu et une nature.
Rien de plus noble que les héros de Corneille et de Mme de Lafayette : ils triomphent de l'amour après une lutte héroïque ; mais si le sentiment du devoir est élevé chez eux, l'amour l'est moins, et c'est pourquoi ils en triomphent. Ils n'ont point un idéal de l'amour. Certes l'Hermione de Racine exprime toute la violence déçue, toute la fureur jalouse de l'amour qui cherche en vain à se tromper ; Junie en représente toutes les grâces, toute la douceur, toute la tendresse délicate ; mais, au delà de la possession, les amants ne voient rien. Il n'y a pas un héros ou une héroïne , de Racine dont la pensée aille au delà de l'aveu et du bonheur charnel.
Au dix-huitième siècle, les sens sont tout dans l'amour; a galanterie même disparaît devant la facilité des mœurs ; les femmes s'y font moins prier, les hommes se mettent moins en dépense de délicatesse et d'esprit. La poésie épuise avec André Chénier les couleurs les plus tendres à peindre la volupté la plus enchanteresse ; tout ce que l'amour sensuel peut encore avoir de plus suave et de plus exquis, il l'exprime et le respire, mais enfin il n'y a là qu'un poète aux pieds d'une courtisane ou d'une mondaine facile. André Chénier, arrivé à trente ans, frappé en plein génie par la Terreur, trouva à Saint-Lazare une autre muse que la volupté : l'indignation ; il l'étreignit avec un transport f.irouche avant de monter à l'échafaud.