‹ Le drame romantiqueChapitre 58 sur 120 · LAMOUR DANS J. J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

LAMOUR DANS J. J. ROUSSEAU

Mais J.-J. Rousseau, qui appartient à un monde nouveau, fait renaître l'amour idéal, avant même que l'imitation de la littérature chevaleresque par le romantisme, l'avènement du spiritualisme, le retour à la foi, quoique épurée par la raison, ne ramènent l'amour à un idéal qu'il avait oublié. Et bientôt, tout comme au moyen âge, l'amour sera une vertu. Aimer une femme, ce sera aimer Dieu.

C'est de Rousseau que date pour la seconde fois ce paradoxe romantique qui consiste à faire de l'amour une religion, une foi supérieure. C'est quelque chose d'absolument neuf que la passion pleine d'idéal et de volupté à la fois, qui remplissait le cœur de ce jeune vagabond, de ce petit bourgeois, timide et osé ; après une journée passée en tète à tête avec deux charmantes filles, à respirer la verdure et à cueillir des cerises, il emportait dans son cœur un bonheur singulier pour une main baisée. « Je sais que la mémoire d'un si beau jour me charme plus, me touche plus, me revient plus au cœur, que celle d'aucuns plaisirs que j'aie goûtés en ma vie... 0 mes lecteurs, ne vous y trompez pas ; j'ai peut-être eu plus de plaisir dans mes amours en finissant par cette main baisée, que vous n'en aurez jamais dans les vôtres, en commençant tout au plus par là. » Ici, comme dans la scène muette avec madame Basile, comme plus tard dans les amours de Rousseau pour madame d'Houdetot, si les sens ont une part, ils n'ont que leur part. L'amour est à lui-même son but, il se rassasie de lui-même ; il trouve en lui-même son bonheur ; la passion, même repoussée, est une félicité, l'amant adore, et peut se résoudre à brûler en silence et à jamais pour un objet impossible à atteindre. On voit pour la première fois dans la Nouvelle Héloïse une passion luttant victorieu-

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sèment contre elle-même et renonçant à son objet sans arrière-pensée, pour l'éternité, parce qu'elle se suffit à ellemême. Dans les romans du XVIIe siècle, l'amant savait sacrifier sa passion à son devoir ; l'amant de Jean-Jacques Rousseau veut, sans compromettre ni l'un ni l'autre, se sacrifier lui-même à sa passion ; le premier domptait et, par un effort héroïque, anéantissait son amour ; le second, sans lui rien céder, le nourrit et l'exalte ; il y a dans ce dernier de l'orgueil et de la foi : la foi dans l'essence divine et la destinée immortelle de l'âme, l'orgueil que cette âme immortelle tire d'un sentiment qu'elle sent immortel comme elle et qui l'élève au-dessus du corps et de ses désirs ; cet amour-là peut rester tout-puissant dans l'âme sans l'avilir.

L'amour de Rousseau était né du spiritualisme et de la

Révolution qu'il inaugure, l'un redonnant un essora l'âme, l'autre ouvrant au plébéien les portes de la vie publique. C'est le grand qui aimait auparavant, c'est le peuple désormais ; et l'amour puisera en lui des énergies, des aspirations toutes neuves.

Mais bientôt le doute, qui a tué les dogmes, menace Dieu lui-même, et la foi, douloureusement ébranlée, désespérément retenue par ceux à qui elle échappe, devient ce que nous avons appelé la maladie romantique. Les poètes se travaillent alors pour grandir l'amour ; il tend à être lui-même une foi : l'amant aime Dieu en l'amante et l'amante en Dieu . Il est certain qu'il y eut un moment de l'époque romantique où l'amour fut plus grand, plus pur, plus divin qu'il n'avait jamais été ; mais aussi peu s'en faut que l'amant, et c'est là l'excès, dans la conscience de son origine céleste, ne s'adore lui-même dans l'âme à laquelle il unit et identifie la sienne.

Lamartine est plus rempli de lui-même que de la femme qui l'occupe ; il est plus fier d'aimer qu'il n'en est heureux, et il ne peut s'empêcher, dans l'expression de sa tendresse, de faire réflexion sur le boûheur de celle qui est aimée

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avec tant de génie. Heureuse la beauté que le poète adore. ! s'écrie- t-il,

Tu peux, tu peux mourir ! Dans la postérité Il lègue à ce qu'il aime une immortelle vie, Et l'amante et l'amant, sur l'aile du génie, Montent d'un vol égal à l'immortalité !

Jocelyn est le poème dont Lamartine a voulu faire l'épopée de l'amour, tel qu'il l'entendait et tel que par lui des milliers d'amants l'entendaient à son époque : union et harmonie préétablie de deux âmes entre elles, car c'est à cette formule qu'aboutit l'excès du spiritualisme et de la ferveur amoureuse après les tristesses de la Révolution. Le poète a choisi parmi les devoirs le plus saint, celui qui élève entre deux âmes la barrière la plus infranchissable: les vœux du sacerdoce. Une révolution vient arracher un jeune diacre à la solitude et au renoncement du cloître ; traqué par les bourreaux, il trouve une retraite sur les sommets des Alpes. On sait comment il partage bientôt cette vie avec l'orpheline qu'il prend pour un orphelin ; comment, sous l'apparence trompeuse d'une amitié fraternelle, s'insinue dans son âme un amour qui la remplit tout entière, qui bientôt, partagé, s'exalte chez tous deux par la solitude, sous l'qgil de Dieu censé présent, amour violent mais calme dans la certitude de l'union et de la possession éternelle que rien de la terre ne viendra troubler ; comment les deux amants, frappés soudain dans cette félicité, sont séparés à jamais par les vœux indissolubles du prêtre, par l'absence et bientôt par la souillure de l'amante qui, incapable d'aimer deux fois, a cherché dans l'ivresse malsaine, dans le dégoût qu'elle amène, dans une mort de soi-même cherchée avec désespoir, l'oubli de la douleur éternelle ; comment le hasard rapproche les deux amants au lit de mort de Laurence, comment le prêtre Jocelyn absout et envoie au ciel la pécheresse dont l'âme, sauvée par l'amour, est restée pure. Mais

ce pardon et le baiser suprême de la mourante ne les ont point seuls réunis ; Jocelyn mort, les deux corps ne sont point seulement associés dans la même tombe ; les deux âmes doivent s'unir et s'identifier au ciel ; ce n'est même pas assez : ces deux âmes, ainsi unies, retrouvent leur corps, et, dans une vision, elles resplendissent aux yeux du poète, et se déifient dans l'immortalité ! De deux humains l'amour a fait des dieux,

Vêtus d'air et de jour au lieu.de vêtements, Se tenant par la main ainsi que deux amants... Et, comme pour venir assister à leurs jeux, Tout ce qu'ils appelaient ressuscitait pour eux; Et les plantes croissaient à leur seule pensée.

Puis le monde entier accourt à ces noces célestes, que célèbrent des millions de génies, deux anges descendent, et c'est l'apothéose finale :

Et pendant qu'ils chantaient, les anges du Seigneur Aux doigts des deux amants rougissants de bonheur Passaient le double anneau des noces éternelles, Et sur leurs fronts baissés ouvrant un peu leurs ailes, Laissaient percer du ciel un rayon de l'amour; Et mes yeux, foudroyés de ce céleste jour, Virent les deux amants ne former qu'un seul être Où l'un ne pourrait plus de l'autre se connaître, Et, dans un lumineux évanouissement, Fondre comme une étoile au jour du firmament. Et comme, pour mieux voir, je détournais la tête, Tout le lac frissonna du vol de la tempête, Et roula dans ses bruits, avec solennité : Laurence ! Jocelyn ! Amour ! Eternité !

Je ne parle pas de ce qu'il y a de puérilement théâtral dans cet épilogue, ajouté d'ailleurs après coup, dans ces anges qui couvrent les amants de leurs ailes en ayant bien soin de laisser passer par un petit coin la lumière d'en haut ; je ne parle pas non plus de ce caractère sacré que le poète a donné à Jocelyn, de cet orgueil égoïste d'un amant

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