L AMOUR ROMANTIQUE : JOCELYN
qui aime pour lui-même et se laisse aimer, — on souffre d'entendre Laurence mourante parler de Jocelyn comme d'un Dieu dont <r l'image a consacré son âme » — mais à tout prendre, il y a bien là, dans cet amour épuré sous le regard de Dieu, loin des hommee, de leurs villes, de leurs haines et de leurs petitesses, un idéal ; il y a dans ce sacrifice de l'amour que Jocelyn fait à la religion, dans cette vie de renoncement obscur et de charité, une grandeur morale incontestable ; de même on trouve dans cette entrevue suprême, où le prêtre pardonne, dans cette réhabilitation de l'amante qui a souillé son corps, dans cette apothéose de Laurence transfigurée, de Laurence pure et telle qu'elle fut jadis avant sa chute, une idée noble et peut-être chrétienne ! Peut-être, car, avouons-le, tout cela est un peu visionnaire. Mêler à l'amour les impressions que donne le spectacle de la nature, c'est bien ; mais n'y a-t-il pas parti pris et procédé à faire vivre des amants dans cette solitude, au milieu des glaciers, sur lesommet des montagnes, comme pour nous les montrer déjà flottants dans le ciel ; n'y a-t-il pas excès à mettre ainsi l'amour au-dessus de toute chose humaine, à diviniser les amants qui deviennent presque les égaux de Dieu ?
Voilà l'idéal romantique. Que de vies il jettera en proie au rêve de l'impossible ! Prenez Madame Bovary, c'est bien plus qu'une monographie de l'adultère bourgeois, comme le veulent les réalistes qui font de Flaubert un des leurs ; c'est l'admirable peinture des ravages faits dans l'âme d'une jeune bourgeoise par l'idéal amoureux de Lamartine.
Ainsi la grande ambition des poètes romantiques, c'est d'agrandir, de purifier l'amour, c'est de transformer une passion qui était une source de faiblesses en un sentiment
vertueux qui ramène l'homme à Dieu, à la conscience de son immortalité.
Nous retrouverons dans le théâtre du temps tous les traits caractéristiques de cet amour, moins les exagérations lamartiniennes.
Pascal a dit: « Cet oubli de soi que cause l'amour fait naître des qualités que l'on n'avait pas auparavant » ; et il ajoute ailleurs qu'une mauvaise passion ne peut subsister à côté de lui. Ce n'est point assez pour les romantiques que, né dans une âme bonne ou neuve, l'amour soit le mobile de nobles actions ; il faut encore que par une conséquence toute naturelle, jeté dans une âme légère ou souillée, il l'agrandisse, la rachète et la purifie ; sorte de transfiguration morale.
Marion de Lor'me est le meilleur drame de Victor Hugo, le plus pathétique et le plus moral; c'est le seul des drames modernes qui soit comparable aux drames d'Eschyle et écrase l'âme par l'idée d'une fatalité inéluctable.
Ajoutez que c'est celui qui a le moins de défauts. L'antithèse y est supportable ; plus tard le poète essaiera de rendre sublime un bouffon, d'apitoyer sur une scélérate ; avec un seul bon sentiment il voudra faire oublier les crimes et incestes ; dans Marion de Lorme au moins, l'amour chasse la courtisane, elle ne reparaît que par héroïsme, et alors la courtisane par amour nous émeut, sans nous révolter comme une énorme invraisemblance.
Donc Marion aime ; la femme qui a vécu dans les fêtes, qui n'a connu que la richesse, s'éprend d'un homme pauvre et mal né. Elle quitte tout pour le suivre. Didier veut fuir Paris, se réfugier à Blois ; elle quitte Paris et vient à Blois ; elle ne vit plus que pour cet enfant trouvé, pour cet homme du peuple qui est un homme. Pauvre déjà, il sera comme persécuté par une fatalité ; insulté par un noble, il se bat, le voilà arrêté, proscrit. Marion n'avait jusque-là que du désintéressement ; du jour où elle accepte la vie