L AMOUR PURIFIANT: MARION DR LORME
avec ce proscrit, c'est le dévoûment qui commence, c'est la fuite à deux, sous un déguisement, la vie hasardeuse et errante. Pour elle il y a là encore un bonheur. Ce bonheur ne dure pas. Didier est repris, jugé, condamné. Elle se traîne partout suppliante, à genoux devant les gardes, devant le roi, devant le cardinal. Tout cela n'est rien ; puisqu'elle aime, il est juste qu'elle soit malheureuse avec celui qu'elle aime, qu'elle meure même avec lui si elle ne peut le sauver. Marion n'est jusque-là qu'une dona Sol. Voici le tragique ; voici ce qui arrache la pitié : cette femme, qu'un grand amour a purifiée, ne sera pure pour personne. Son passé, ce passé qui n'est plus pour elle, ce passé expié par la passion, se dressera à chaque instant devant elle, pour l'insulter, pour lui refuser le droit d'aimer; la courtisane montera, abreuvée de fiel, le calvaire de l'amour.
Son passé, c'est Saverny qui plaisante, qui ne peut croire à la pureté et à la sincérité de ce nouvel amour de Marion, Saverny qui la courtise, c'est-à-dire la méprise ; son passé, c'est le mensonge qu'elle fait à Didier, qui vient d'entendre la voix de Saverny et qui soupçonne, mensonge qui vaut à Marion son propre mépris à elle. Son passé, c'est l'obligation qu'il lui fait de refuser le mariage que Didier lui offre, refus qui lui vaut la colère, les soupçons, les doutes de Didier; c'est ce livre « La guirlande d'amour » oublié sur sa table, que Didier trouve par hasard : il lui vaut l'insulte que Didier, sans la connaître, fait à Marion de Lorme :
Ah ! vile créature, impure entre les femmes !
Son passé, c'est Laffemas, la convoitise féroce, qui torture l'amante pour avoir la femme. Son passé, c'est le mépris de Didier, qui enfin l'insulte en face, dans la cour du château de Nangis, quand il découvre Marion sous Marie. Ce passé la poursuit sans relâche, il lui crie à la face : Tu es une
courtisane, et tu ne seras, quoi que tu fasses, qu'une courtisane ; tu n'as pas le droit d'aimer, ou pour aimer, tu te prostitueras.
Ce passé ne la frappe pas seulement en elle-même, il la frappe, douleur plus grande encore, dans son amant. Didier, parce qu'elle ne veut pas l'épouser, va se battre en duel, dégoûté, de la vie ; il se fait arrêter, pouvant s'échapper de sa prison, il se livre à la mort. Marion n'était que malheureuse, elle devient sublime. Le point est délicat ; on peut trouver osée la conception romantique ; après tout elle n'est pas inadmissible. Marion se résigne à la souillure par amour. La situation est extrême, mais comme Euripide, Hugo frappe fort ; il faut trouver du nouveau.
Elle sacrifie donc à l'amour jusqu'à cette pudeur que l'amour lui avait redonnée. Suprême et écrasante victoire de son passé sur elle, coup de grâce de la fatalité ; défaite que personne ne lui reproche, effacée à l'avance par les souffrances éprouvées. Ce n'est pasLaffemas, c'est la fatalité qui lui crie jusqu'au bout: Vends-toi pour aimer, vendstoi pour sauver l'homme que ton amour a perdu et livré au bourreau. — Elle se vend.
Avant de céder, à genoux devant la porte de la prison , elle fait une prière jnuette qui ne s'adresse pas à Dieu, mais à Didier, et voici, sans doute, ce que, dans la pensée du poète, dit Marion : <r 0 mon Didier, tu ne me pardonneras pas, peut-être, mais je t'aime plus que moimême, je t'aime pour ton bonheur et non pour le mien, j'aime mieux ta vie que ma pudeur, j'aime mieux que tu sois vivant et moi misérable. Vis et méprise-moi : mais il faut t'aimer plus qu'aucune femme ne t'aimera pour faire ce que je fais, pour te sacrifier la virginité que je tenais de ton amour et me refaire infâme pour toi. »
C'est sublime et cela frise le grotesque, comme presque toutes les idées romantiques. Mais Marion n'est point au