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LA GRANDE POÉSIE

c'est do la tragédie qu'elle faisait ; la différence s'est effacée, il n'y a plus aujourd'hui d'école, il ne reste que des ouvrages.

D'ailleurs le théâtre de Victor Hugo seul peut mériter ce titre de tragédie ; nous l'étudierions donc seul, s'il n'était intéressant de constater dans certaines pièces romantiques d'Alexandre Dumas et d'Alfred de Vigny, par exemple, la trace des passions d'une époque dont Victor Hugo est à la scène le seul grand représentant.

Le théâtre est comme un terrain neutre où s'installent tour à tour les spectacles les plus différents, tantôt l'observation choisie de la réalité réduite en comédie, tantôt l'amusement des yeux, tantôt les péripéties tragiques de la vie humaine de tout le monde, tantôt enfin le spectacle des plus grandes passions ou des vicissitudes les plus étonnantes du sort, c'est-à-dire la grande poésie adaptée au théâtre. L'étude de la tragédie revient à suivre la grande poésie, quand elle s'installe au théâtre, quand les passions d'une époque trouvent leur expression à la scène. Nous nous apercevrons bientôt qu'à ces époques, au milieu du chaos insipide ou de la licence des spectacles faits, pour le seul plaisir du vulgaire, la grande poésie, amenée par les circonstances à s'installer au théâtre, se crée à elle-même une forme parfaitement adaptée.

La grande poésie. Ce mot a-t-il besoin de définition ? Est-ce autre chose que le génie ? Oui et non. La grande poésie n'est pas le génie ; elle a le génie pour interprète. La grande poésie, c'est l'état d'âme d'un peuple qui, ému, secoué par une des révolutions de sa propre existence, est prêt à gémir ou à chanter, se sent pris de tristesse ou d'énergie indomptable. Même en dehors des révolutions, la

grande poésie est toujours en puissance dans l'âme d'une nation ; il suffit que les circonstances favorisent son éclosion en donnant à des poètes du loisir, des modèles, des idées. A défaut des souffrances et des enthousiasmes résultant d'une secousse, elle sera faite des idées morales qui constituent l'âme d'un peuple, et qui pourront s'exprimer dans une époque d'agitation, ou dans l'époque de repos qui suit les troubles. Après la révolution, c'est le romantisme ; après les dernières luttes de la féodalité et les dernières guerres de religion, dans l'unité et la force du pouvoir royal accepté sans conteste, c'est le théâtre classique.

La grande poésie, c'est donc l'âme d'un penple qui s'exprime, si je puis ainsi dire, par le poème, tandis que son activité intellectuelle se traduira d'ailleurs par l'histoire, la philosophie, la critique, tout cela pouvant aussi contenir de la grande poésie, et même en général accompagner l'éclosion de cette poésie.

A certain moment la grande poésie sera dans l'air, elle aura besoin d'interprètes ; et, suivant les circonstances, elle prendra la forme lyrique, ou la forme épique, ou la forme dramatique ; elle prendra aussi la forme des génies, c'est-à-dire que, suivant les circonstances qui feront naître les génies, prépareront leur éducation, leur tempérament, leur donneront du loisir ou leur feront une vie troublée, la grande poésie aura tel ou tel caractère. Elle passera par les génies comme par un moule, mais elle préexiste aux génies en puissance. Elle est la commotion, l'ébranlement, l'excitation ; ils sont l'instrument qui vibre et résonne. Elle est la matière, ils lui donnent la forme. Elle est impersonnelle, ils la font personnelle.

C'est par époques en général qu'apparaît la grande poésie, c'est par larges afflatus qu'elle procède ; mais elle peut aussi, alors même que l'époque tout entière lui paraît étrangère et la nation occupée ailleurs, inspirer un poète solitaire, et qui à ce moment vibrera, sentira passer en lui

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