LA GRANDE POÉSIE EN GRÈCE
l'âme nationale ou la protestation de l\iine universelle contre le présent.
Ainsi en Grèce la grande poésie, résultat des commotions héroïques, s'exprime par Homère sous la forme épique, Homère représentant tout un cycle poétique. Une seconde fois l'âme de la nation grecque, déjà consciente d'elle-même, mais encore éparse dans les républiques ou les tyrannies, s'exprime par la forme lyrique ; puis après la défaite des barbares qui l'unit et la condense, cette âme éparse, elle s'exprime par le théâtre en même temps que par les formes théâtrales du lyrisme, puis par le théâtre seul pendant un demi-siècle, de la mort de Pindare à celle d'Euripide. La poésie lyrico-épique du dithyrambe a donné naissance à un drame d'abord rudimentaire. Les créateurs traditionnels du drame, comme Thespis, Phrynicos, semblent avoir été célèbres plutôt pour les nouveautés de formes qu'ils apportaient que pour leur génie poétique. C'est avec Eschyle que la grande poésie s'empare du théâtre où elle règne un siècle. Avec Eschyle, Sophocle , Euripide, toute la poésie est attiréeau théâtre. Ces trois grands poètes avaient, il est vrai, composé des poèmes lyriques ; mais ces poèmes n'ont guère fait pour leur gloire. Après eux, au contraire, la poésie abandonne le théâtre ; nul doute qu'on n?ait encore cultivé longtemps le genre tragique; mais la grande poésie en était absente ; aucune des productions postérieures n'a survécu à la consommation journalière, etnous savons que, faute de concurrents sérieux, on finit par reprendre les pièces des grands tragiques. C'est donc que des circonstances diverses portèrent les poètes vers d'autres formes. D'ailleurs, la grande poésie est morte ; l'âme grecque n'est plus celle d'un peuple jeune ; c'est l'âme de l'âge mûr, de l'homme vieillissant ; elle se manifeste désormais par l'histoire, la philosophie, l'éloquence. Ainsi la poésie d'un peuple peut mourir avant lui.
A Rome, — et combien se trouve ainsi marquée la diffé-
rence entre les deux peuples ! — la grande poésie n'arrive guère qu'au bout de huit siècles, alors que l'esprit romain, rude, agriculteur, guerrier, oratoire, s'est manifesté par Plaute et par Caton. Lame romaine, pénétrée et échauffée par la Grèce, s'exprimera alors par autre chose qu'une discipline héroïque : par la grande éloquence et l'histoire ; elle chante avec Lucrèce et Virgile ; elle chantera encore et criera par la bouche de Lucain et de Juvénal, et ce sera fini pour la grande poésie, qui jamais ne se sera montrée au théâtre.
Il y eut cependant à Rome des poètes tragiques, mais avant que la langue ou l'art ne fussent fixés. Quoique Pacuvius et Attius ne paraissent pas avoir été de simples imitateurs du théâtre grec, on ne voit pas beaucoup où pouvait être leur originalité. Ils mirent au théâtre une poésie un peu fruste, celle de la Rome agricole et guerrière, qui ne tirait encore d'autre émotion des chutes de peuples et des révolutions du monde que l'orgueil de la victoire et la satisfaction du butin rapporté ; mais par-dessus tout c'était le théâtre grec : il leur plaisait par les sujets d'allusions. Troie c'était Carthage, et le « Cheval de Troie » se jouait encore au temps de Cicéron. L'époque poétique à Rome ne voit plus dans les anciens tragiques que de vieux maîtres qu'on ne lit guère.
Ainsi à Athènes le théâtre ne valut que par la grande poésie, et à Rome la grande poésie, une fois venue, ne songea pas à s'emparer du théâtre.
L'âme française a chanté dès le XIe siècle par les Trouvères. Puis la foi monta sur les planches ; il y eut un drame et la forme qu'il prit dura tant que dura la foi des multitudes. Aussitôt qu'apparaît le doute, les Mystères meurent, le théâtre tragique est vide, et la poésie sérieuse ne se montre pas de longtemps sur la scène. La poésie, c'est maintenant X ode sous toutes ses formes ; elle remplace les Mystères, comme ils ont remplacé l'épopée ; et elle s'emplit
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de tout ce que le génie païen retrouvé apporte au génie moderne.
Presque aussitôt pourtant, les poètes lyriques de la Renaissance, dans leur enthousiasme pour l'antiquité, ressuscitent la tragédie qui n'avait eu qu'un temps à Athènes. Mais elle attend près d'un siècle l'âme qui lui doit venir. Peu à peu la poésie va la trouver. C'est le Cid qui crée la tragédie française, c'est le Cid qui, révélant par une explosion soudaine la grande poésie delà passion et de l'héroïsme chevaleresque, fera du même coup admirer une forme toute nouvelle. Cette forme ne vaut d'ailleurs que ce que vaut le génie dont elle est un moment habitée. Cinna est un poème tragique, Sertorius n'est qu'une pièce de théâtre. Quand Corneille a épuisé sa poésie, qu'il se répète luimême, la tragédie n'est plus qu'une enveloppe vide, boursouflée par moments de faux héroïsme ; mais les temps étaient au drame, la grande poésie avait pris cette direction. Les succès de Corneille nous valurent Racine poète dramatique au lieu de Racine poète lyrique ou épique. Avec lui la tragédie vit puissamment, grâce à la poésie : la forme dramatique sert tour à tour d'enveloppe à un combat de passions comme Andromaque, à une élégie comme Bérénice, à un fragment d'épopée biblique comme Athalie.
D'où vient que la poésie se dirige à cette époque par exemple vers le théâtre ? La tragédie antique exhumée a frappé les esprits, séduit les poètes et les séduira jusqu'à ce que des chefs-d'œuvre aient usé leur ambition. L'état même de la société favorise cette mode : alors que d'autres formes de la poésie peuvent se développer dans les troubles politiques, au milieu du labeur des peuples qui travaillent à leur unité, il faut au drame une époque de paix, des spectateurs, un lendemain. Il semble qu'une nation après le rude travail de sa formation sente le besoin, comme elle en a le loisir, de se donner le spectacle de sa propre vie. Ainsi Athènes après les Guerres Mediques , et Paris
après l'unité française assurée, quand la vie féodale fait place à une organisation centrale et puissante. D'où la faveur qui s'attache aux débuts de Hardy ; il y avait un public : il fallait un spectacle. Et puis l'ode s'usait. L'ode de Malherbe avait résumé magistralement une forme lyrique, mais l'avait résumée. On n'écrira plus d'odes avant la fin du xvine siècle, avant André Chénier. En revanche, toute la poésie prendra la forme dramatique ; de la fable même, Lafontaine fera ce petit drame qui met en scène les humains costumés en animaux : tellement décrire un spectacle est naturel à ces poètes, qui avaient sous les yeux, au lieu de société, un spectacle admirablement réglé, où chacun avait sa place, peuple, bourgeois, nobles, et sur le devant de la scène les courtisans et le roi. L'observation est le seul procédé possible au poète relégué à son rang, dans ce monde si bien composé, qu'il voit sans s'y mêler. Après Racine, la tragédie meurt. Le changement social se prépare. La foi à Dieu, la foi au roi, la foi à l'autorité, t.out cela fait place aux premières inquiétudes du monde contemporain. Bientôt tout va s'ébranler. On cherche, on essaye, on affirme, on nie, on combat plume en main. Vienne un grand esprit, Voltaire : le voilà lançant dans la mêlée des poèmes épiques, des odes, des épîtres, des discours en vers et en prose, des romans satiriques, des articles de dictionnaire, des tragédies en cinq actes, des comédies. La tragédie classique connaît avec lui un renouveau de vigueur; mais combien différent de sa première vie ! Du mouvement, des satires, de l'éloquence ; mais qu'est devenue cette admirable concentration de la vie morale, qui avait justifié les cinq actes sans mobilier, sans décor et* sans costume ! Aussi Voltaire s'agite et se débat ; il essaye tous les sujets, tous les temps, tous les héros ; peine inutile : il arrive au succès, car on ignore qu'il puisse exister une autre tragédie ; mais tout ce mouvement factice, ces innovations pour innover, sans le fonds de grande poésie, dégoûte