DIDIER
A ton tour maintenant,
Pardonne-moi !
Lequel des deux dénoûments est le meilleur ? auquel s'arrêter, car enfin, pardonner ou ne pas pardonnersontdeux? A vrai dire, le drame n'est pas dans la fin, il commence avec la première scène, avecla première insulte qu'endure Marion.
D'une manière et de l'autre le poète pardonne et aussi le spectateur ; Marion est lavée parce qu'elle a souffert ; mais le premier dénoûment, Didier inflexible, est plus grand, plus antique, car il y a dans ce drame quelque chose de la fatalité impitoyable des anciens ! Montrer cette femme gardant à jamais le mépris de Didier mourant, méconnue et outragée jusqu'au bout, c'était la grandir peut-être encore, c'était en faire une victime. Didier fondant en amour, Didier pur, fier, juste, s'humiliant aux pieds de cette femme qui aime plus que lui, parce qu'elle aime d'un amour sans bornes et sans respect humain, ce Didier-là est bien romantique ; il soutient déjà une thèse que le drame bourgeois et le roman vont exploiter.
Marion de Lorme, c'est avant tout la fatalité qui suit la première faute , la souillure originelle , c'est ensuite, quoique ce sujet soit le premier dans l'intention du poète, la pitié intervenant au nom de l'amour pour vaincre la fatalité et amnistier la victime ; ainsi dans les Euménides l'idée de tolérance, représentée par Athéné et le tribunal des hommes, triomphe de la fatalité acharnée après Oreste. Eschyle dit aux dieux, à la religion : Vous ne serez point implacables daus votre vengeance. Victor Hugo dit au monde : Tu ne seras point inflexible dans ton mépris.
L'idée de Marion deLorme n'est pas inouïe ; elle n'est pas même neuve.
Boccace et La Fontaine ne sont pas soupçonnés certes d'élever trop l'amour ; ni l'un ni l'autre ne sont portés par génie à idéaliser la passion, à la plier par force à des thèses sublimes et chimériques; et pourtant ils ont placé l'amour dans une courtisane. La Courtisane amoureuse de La Fontaine est un modèle d'étude délicate. Il veut conter ;
Comme une de ces femmes Qui font plaisir aux enfants sans souci Put en son cœur loger d'honnêtes flammes
LA FONTAINE ET LA COURTISANE AMOUREUSE. 187 et cet amour est profond, ajoute-t-il.
Jusques au vif il voulut la blesser (L'Amour).
La courtisane est, comme celle de Hugo, des plus riches et des mieux apparentées.
Mettre à ses pieds la mitre avec la crosse, C'était trop peu.
Comme dans Marion, quand la passion vraie Ta purifiée, la pudeur reparaît.
Constance n'eut sitôt l'amour au cœur Que la voilà craintive devenue.
Elle n'osa déclarer ses désirs D'autre façon qu'avecque des soupirs.
Auparavant pudeur ni retenue Ne l'arrêtaient.
Elle ne sait comment aborder l'homme qu'elle aime, honteux d'elle et de sa vie, rougissant au nom seul de l'amour ; la courtisane est transformée, elle a disparu :
On n'en est plus dès le moment qu'on aime.
Chez elle aussi, la honte cède à l'amour : «Méprise-moi, marche sur moi, mais fuis d, dit Marion ; et la Romaine :
Constance vous adore ; Méprisez-la, chassez-la, battez-la, Si vous pouvez, faites-lui pis encore : Elle est à vous.
Le même sort l'attend ; celui qu'elle aime l'insulte.
Femme qui vient se produire elle-même N'aura jamais de place à mes côtés.
Enfin, quand Constance a passé par cette torture et de plus grandes encore, et qu'elle éclate en sanglots, que fait Camille? Il lui pardonne; mieux encore r touché, malgré-lui,
par la puissance irrésistible de l'amour vrai, il l'aime à son tour ; mieux encore, il la veut pour femme :
Je me déclare aujourd'hui votre amant Et votre époux, et ne sais nulle dame, De quelque rang et beauté que ce soit, Qui vous valût pour maîtresse et pour femme.
Voilà l'estime, le pardon, la réhabilitation même par l'amour, dans les limites de ce sentiment tel que l'entendait le XVIIe siècle. La Fontaine, dans son épicurisme gracieux, dit la même chose que l'ardent spiritualiste de 1830 :
Ce que la belle avait Pris et donné de plaisirs en sa vie, Compter pour rien jusqu'alors se devait ; Pourquoi cela ? Quiconque aime le die.
On trouvera une analogie plus saisissante, sur la question morale du pardon accordé, entre le drame de Hugo et l'épopée de Lamartine, qui lui aussi a mis en scène une courtisane, et non pas une courtisane souillée d'abord, en qui un amour efface ensuite la souillure ; dans Jocelyn c'est la souillure qui vient après l'amour, et l'amour reparaît sous cette tache pour témoigner en faveur de la malheureuse, que le désespoir d'amour a seul pu précipiter dans la boue. Un jour enfin, elle rencontre celui qu'elle a aimé ; elle est mourante et cet homme est à présent plus qu'un homme, un prêtre, il parle au nom de Dieu ; non seulement l'amant, mais le prêtre pardonne, purifie la créature salie et la relève ; et en même temps que' le prêtre absout, l'homme demande pardon. Je cite cette scène où l'on sent dans la conception générale l'influence des idées de Hugo.
Laurence parle :
Oh ! oui, je me repens De tout ce que mon cœur reproche à ma pensée, De mes jours prodigués, de ma vie insensée, D'avoir tant soupiré pour rallumer ailleurs Ce que Dieu n'alluma t/u'une fois dans deux cœurs,