‹ Le drame romantiqueChapitre 63 sur 120 · MARION DE LORME ET LAURENCE · texte numérisé non relu

MARION DE LORME ET LAURENCE

De cet oubli du ciel dont je fus prévenue

Par cette grâce même, hélas ! qui m'a perdue !

De ce temps en soupirs pour du vent consumé,

Je me repens de tout, hors de l'avoir aimé !

Et si devant ce Dieu mon amour est coupable,

Que dans l'éternité sa vengeance m'accable !

Je ne puis m'arracher du cœur, même aujourd'hui,

Le seul être ici-bas qui m'ait fait croire en lui ;

Et dans mes yeux mourants son image est si belle

Que je ne comprends pas le ciel même sans elle.

Oh ! s'il était là, lui ! Si Dieu me le rendait !

Même à travers la mort, oh ! s'il me regardait !

Si cette heure à ma vie eût été réservée,

Si j'entendais sa voix, je me croirais sauvée :

Sa voix m'adoucirait jusqu'au lit du tombeau !

— « Laurence, entendez-la ! » criai-je. Le flambeau

Jeta comme un éclair du ciel dans l'ombre obscure;

Elle se souleva pour fixer ma figure :

Dieu, c'est bien lui ! dit-elle. — Oui, Laurence, oui, c'est moi !

Ton frère, ton ami, là, vivant devant toi !

C'est moi que le Seigneur au jour de grâce envoie

Pour te tendre la main et l'aplanir la voie,

Pour laver plus que toi tes péchés dans mes pleurs !

Tes fautes, mon enfant, ne sont que tes malheurs.

C'est moi seul qui jetai le trouble dans ta vie ;

Tes péchés sont les miens et je t'en justifie !

Peines, crimes, remords, sont communs entre nous ;

Je les prends tous sur moi pour les expier tous :

J'ai du temps, j'ai des pleurs ; et Dieu pour innocence

Va te compter là-haut ma dure pénitence.

Ah ! reçois de ce cœur au tien prédestiné

Le plus tendre pardon qu'il t'ait jamais donné !

Reçois de cette main, que Dieu seul t'a ravie,

Ta précoce couronne et l'éternelle vie !

Réunis à l'entrée, au terme du chemin,

Tous lesdons du Seigneur t'attendaient dans ma main.

Aime-la pour les dons de Dieu ! crois, aime, espère !

Laurence, cette main t'absout, au nom du Père !

L'analogie est frappante ; car, dans le drame, c'est aussi un pardon au nom de Dieu, que Didier prononce ;

et le plus hardi des deux poètes est encore Lamartine; car il prétend parler au nom de Dieu ; c'est aux hommes que Didier dit : Pardonnez ; c'est la pitié que le poète demande. Dans Lamartine remarquez cette doctrine: Dieu-, dit Laurence, n'allume qu'une fois l'amour dans deux cœurs ; donc cet amour il s'engage, pour ainsi dire, à le respecter et à le récompenser. D'ailleurs, Dieu lui-même ne serait rien sans l'amour, Laurence n'a cru en lui que parce qu'elle a cru en Joceljn ; l'amour fait aimer Dieu. Ainsi Brizeux :

Souvent je me demande et je cherche en tout lieu

Ce qu'est Dieu sans l'amour ou bien l'amour sans Dieu.

Aimer Dieu, n'est-ce pas aussi nourrir son âme

A l'humide baiser de quelque jeune femme?

Dans cette femme aussi, n'est-ce point ici-bas

Aimer visiblement le Dieu qu'on ne voit pas ?

Ainsi, ces deux amours, le céleste et le nôtre,

Pareils à deux flambeaux s'allument l'un par l'autre ;

L'idéal purifie en nous l'amour charnel,

Et le terrestre amour nous fait voir l'éternel.

Marie.

Donc le prêtre pardonne, Marion et Laurence sont lavées. Idée humaine, et, aprèstout, évangélique. Pourquoi non ? Le christianisme veut qu'il y ait au ciel plus de joie pour un pécheur repentant que pour un juste. Jésus avait plus de tendresse pour la pécheresse convertie que pour les femmes d'une vie sans reproches. Et quand il remit ses péchés à Madeleine, elle n'était point encore la courtisane par aspirations idéales, qu'ont imaginée, très poétiquement d'ailleurs, des poètes contemporains.

Pour être complet, il faut toujours de Lamartine et de Hugo remonter à Bousseau. La première idée romantique de la prostituée qui se refait une virginité par l'amour vrai

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