‹ Le drame romantiqueChapitre 64 sur 120 · LA LAUKE DE ROUSSEAU · texte numérisé non relu

LA LAUKE DE ROUSSEAU

et purifiant vient de lui. Les poètes, et Rousseau l'est surtout, s'obstinent toujours à l'illusion ; ils veulent croire à la vérité des feintes d'amour ; ils veulent voir dans les femmes quelque chose de ce qu'ils ressentent, et ils ne peuvent admettre une courtisane sans quelque vertu ; la beauté est si forte, et ils aiment tant à être trompés ! Aussi, témoins des quelques délicatesses qui restent parfois encore dans les âmes avilies, ont-ils facilement rêvé la métamorphose de la courtisane en amante vertueuse. Rousseau n'a-t-il pas en somme cru jusqu'au bout à la délicatesse de Thérèse, moitié illusion, moitié paradoxe, pour la mettre au-dessus des grandes dames qui la dédaignaient? aussi oppose-t-il, dans sa Laure, la fille publique purifiée par l'amour à une femme honnête que l'amour égare. Laure aime, elle est honteuse d'elle, refuse de se donner à celui qu'elle aime, parce qu'il la traite en fille ;elle l'çtonne par sa fierté, sa délicatesse nouvelle, le séduit par la force d'une passion vertueuse qui lui fait déserter le monde et fuir dans un couvent. Elle se refuse d'abord parce qu'elle n'est pas aimée. ; aimée, elle se refuse pour ne pas avilir celui qui l'aime. Son amant, lui, veut l'épouser ; Rousseau n'ose pas aller jusqu'au bout. L'honneur du monde défend ce mariage, l'amant s'avilirait. Laure refuse ; la joie de sa réhabilitation et la conscience de sa nouvelle vertu lui suffisent pour cette vie, qui lui sera désormais éternellement amère et douce. Rousseau ne fait pas encore intervenir Dieu ni le pardon religieux ; on n'en est pas encore au mysticisme lamartinien ; mais l'amour, même chez cette courtisane, a déjà toute la dignité que lui donne une âme immortelle ; la conscience de cette dignité lui suffit et lui fait trouver des charmes au plus grand désespoir.

Ainsi Rousseau n'est pas seulement l'initiateur de l'amour romantique, le modèle de Goethe (1), de Lamartine, il est

(1) Dans Werther.

aussi l'initiateur de cette thèse romantique que l'amour vrai purifie.

Le défaut dans ces créations de courtisanes vertueuses, c'est que le poète ne montre pas assez la courtisane pour que son personnage ait deux faces. Dans Angelo il prend une femme aimante, presque vertueuse, dévouée, d'une grande âme, qui sacrifie sa jalousie et son amour à celui qu'elle aime et qui en aime une autre, puis il vient nous dire : cette femme est pourtant une courtisane ; elle-même s'écrie qu'elle en est une et injurie les honnêtes femmes. C'est factice ; voilà soutenir une thèse à bon marché ; et le résultat? On nous fera avouer facilement que des courtisanes comme Tisbe sont bien intéressantes et dignes d'être aimées ; mais nous nierons que des femmes comme Tisbe soient, puissent être des courtisanes ; il faudrait, pour nous le faire admettre, une étude spéciale qui prendrait tout l'intérêt. Le caractère de Tisbe est un caractère tragique quelconque, affublé d'une robe de courtisane. Bref, le mérite de Tisbe, c'est d'être, non une courtisane, mais une amante romantique ; la force de l'amour la rend capable d'un sacrifice absolu, d'un renoncement chrétien. L'amour romantique seul est capable de ce renoncement ; l'amour romantique seul l'inspire, parce que, s'il perd le bonheur terrestre, il lui reste on ne sait quel espoir divin qui lui rend doux de souffrir ; se sacrifier ainsi, c'est aimer encore plus, et l'amour est ici sa propre récompense, son propre but, l'amour est une vertu. Aimer ainsi, fait de l'homme un Dieu ; je souffre, mais c'est divin; je meurs, mais c'est divin ; l'amour a ainsi ses martyrs, comme la divinité, ils meurent en témoignant pour lui, dernier terme de l'amour humain. On le voit, c'est tout différent de l'amour classique. Ce qui est grand dans Corneille, c'est le devoir ; ce qui est grand dans Hugo, c'est l'amour; dans Corneille et Racine, l'amour et le bonheur sont un ;dans Hugo, l'amant sacrifie son bonheur à l'amour ; Tisbe meurt pour aimer; Marion sacrifie à son amour même

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sa pureté ; Hugo donne à la passion la sublimité qui éiait réservée au devoir, c'est un sublime effort de l'âme moderne, son suprême acte de foi : Dieu peut mourir, l'amour est Dieu.

Le romantisme n'a pu renchérir sur les violences de l'amour : non seulement dès Racine, mais dès l'antiquité il se montrait capable de mépriser tous les dangers, de braver toutes les morts comme de commettre tous les crimes. Peutêtre même est-il juste de dire qu'en s'épurant, en prétendant au titre de passion sublime et de vertu, l'amour s'est corrigé. Néanmoins on trouve encore dans le théâtre romantique une vive peinture de ce que peuvent dans l'amour la jalousie, le désespoir.

^ fjpmn"! n la maladie romantique. La jalousie, nous Tarons vu, est un des effets de çette^ maladie.

En même temps qne don Ruy, le roi est jon rival, et Hernani en est plein d'une joie sauvage, car son, devoir de vengeance se confond avec sa jalousie, et contribue à donner à ce dernier sentiment une énergie singulière : ce roi qu'il cherchait vient dans son cliemip, cerival le rencontre face ù face^le^Jiniyjej^^sjm^ fois d'une

situation embarrassante pour un amant, en déclarant qu'Hernani est de sa suite. Tout le monde sait par cœur cet admirable et furieux couplet : « Oui, de ta suite, ô roi... » qui exprime tout ce que peut avoir de plus sauvage, déplus farouche la haine d'unchevalior à demi barbare. C'est autre chose que l'expression classique de la haine ; c'est plus lyrique, plus emporté, plus désordonné, c'est plein de soubresauts de tigre, et il y a quelque exagération dans les images, trop d'images surtout ; mais ces images, ces désordres, ces bonds

de fauve, c'est de la vie, c'est fort pittoresque.

Son rival, Hernani le rencontre dès le lendemain, et il peut à son aise écraser le roi de son mépris, traiter d'impudent et de lâche celui qui violentait une femme ; il veut croiser le fer contre le roi, qui refuse, et il brise son épée ; la jalousie et la haine n'éteignent jamais en lui le grand seigneur, qui est sous le bandit d'occasion ; il jette même au roi son manteau pour le sauver des poignards, et se réserver pour lui-même le châtiment. Chevaleresque avec le roi, Hernani paraît l'être moins avec don Ruy, puisqu'il s'introduit chez lui sous l'habit d'un pèlerin et qu'il abuse de l'hospitalité dans un moment d'oubli ; mais, ce déguisement de pèlerin il ne le garde pas longtemps, et il fait bon marché de sa vie en l'offrant aux valets du duc ; et quant à son oubli, il le reconnaît, l'amour l'a égaré, l'amour ? le désespoir plutôt et la fatalité qui le poursuit, et il offre sa vie en expiation ; don Ruy est aussi grand que lui, sans rien perdre de ses droits d'offensé il sauve du roi celui qui est encore son hôte pour lui offrir après le jugement de Dieu. Hernani, filèle à l'honneur, refuse ce duel et tend sa tête ; mais on voit que ce n'est point le chevalier repentant, c'est l'amant désespéré qui demande la mort.

Mais comme il apprend que dona Sol vient d'être enlevée, la jalousie et le besoin de vengeance reprennent le dessus dans son âme ; son désespoir lui avait fait oublier sa haine : il offre à don Ruy de les venger tous deux avant de mourir, et alors se conclut le pacte du cor. Ces deux hommes, altérés de vengeance au sujet de la même femme, l'un ne demandant que ce qu'il faut de vie pour se venger, l'autre accordant le délai pour la vengeance, incarnent ce que l'amour jalouxade plus furieux, et quand le nom d'Hernani est sorti de l'urne des conjurés, il est superbe de joie ; il refuse de céder sa place à don Ruy Gomez, celui-ci lui oilre ses biens, dona Sol et la vie. Et pourtant sa haine tombera quand don Carlos l'unira à dona Sol ; il n'a plus que son

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