‹ Le drame romantiqueChapitre 66 sur 120 · L'AMOUR JALOUX : MARIE TUDOR · texte numérisé non relu

L'AMOUR JALOUX : MARIE TUDOR

conspire. Quand le sort a désigné Hernani pour exécuter la sentence des conjurés, il lui abandonne dona Sol pour avoir le droit de frapper lui-même le roi. Alors il reste noble, car co qui domine en lui, c'est moinsle vieillard amoureux que le vieux seigneur insulté par don Carlos. Don Ruy serait parfait si son rôle finissait là, si, lorsque le roi a pardonné, uni dona Sol à Hernani, don Ruyrestait sur ces mots qu'il prononce :

Moi soûl, je reste condamné !

s'il s'unissait à don Carlos dans un commun sacrifice, la vieillesse et la royauté rentrant dans leur devoir, renonçant à leur tyrannie. Mais il n'y aurait plus de drame ; il faut que, tout entier désormais à sa fureur espagnole, don Ruy vienne, avec l'aspect d'un démon sorti de l'enfer, anéantir tout le bonheur d'Hernani et de dona Sol. Don Ruy, si touchant et si noble d'abord, frise le ridicule et l'odieux. On comprendrait encore sa vengeance, on l'admettrait, si, sans le voir, on n'entendait de lui que le son de son cor, éclatant tout à coup dans les ténèbres. Mais non ; il vient, son amour de vieillard n'est plus que vulgaire, sa jalousie s'est rapetissée :

Et que ferais- je, moi, cette nuit ? J'en mourrais.

Je ne l'aime point non plus, quand il envie jusqu'à l'embrassement suprême des deux amants. La réflexion est tragique, mais elle est placée dans la bouche de ce vieillard jaloux.

Deux femmes représentent l'amour jaloux dans le théâtre de Victor Hugo, et la passion politique du temps peut faire croire chez le poète à une intention de les opposer, quoiqu'elles soient dans des drames différents. A Marie Tudor,

la reine passionnée, impudique et jalouse, s'oppose laTisbé, la courtisane pure et jalouse qui se sacrifie.

Le poète dans Marie Tudor a voulu peindre une reine qui soit « une femme ; grande comme reine, vraie comme femme ».

Mais ce qui Ta surtout tenté, c'était fatal, c'est d'abaissar la reine au niveau d'une simple femme ; car l'Hermione de Racine, sa Bérénice et toutes les reines du théâtre classique sont amoureuses, mais d'an roi. Ce que montre le drame romantique, c'e?t une reine qui aime un simple chevalier, comme Marguerite de Bourgogne, un écuyer comme Christine, un favori. sorti de rien comme Marie Tudor. L'art trouve évidemment un plaisir démocratique à montrer ainsi la femme effaçant la reine, en même temps qu'il y fait une étude, certes intéressante, du cœur huma n.

Mais, pour triompher des raisons qu'une reine a de garder sa dignité, il faut ou un amour bien grand et bien pur pour un homme qui en est digne, ou une passion bien sensuelle et bien violente pour un homme qui ne mérite pas davantage. Le premier cas, le théâtre romantique le montre dans Maria de Neubourg. Dans Marie Tudor, au contraire, dans Christine, Marguerite de Bourgogne, la passion ou son objet abaissent la reine ; pour la reine de Suède, c'est l'objet, car son amour est assez noble; pour Marguerite, c'est la passion, qui est de la débauche ; Marguerite est une reine courtisane ; pour Marie Tudor, c'est l'objet et la passion qui ne sont point du genre élevé ; elle n'est point débauchée, mais elle n'est qu'une femme sensuelle, éperdûtnent éprise. Ces amours-là sont assez jaloux d'ordinaire, et la reine l'est beaucoup, elle n'est plus très jeune et son favori l'est. Quand elle apparaît pour la première fois; elle a déjà appris la trahison de Fabiano, et elle joue avec lui une comédie, elle lui fait faire des protestations d'amour, et quand il est parti, — ce mouvement de scène est très

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beau, — elle bondit comme une lionne blessée, altérée de vengeance. Elle est reine. impérieuse et offensée : c'est la mort du coupable qu'il lui faut. Elle le croit du moins. Mais elle ne peut l'obtenir de la justice pour une trahison d'amour ; alors Simon -Bernai d-, l'homme de mélodrame qui sait tout et ourdit tout, lui offre un instrument de vengeanco terrible, l'homme même dont Fabiano a souillé la fiancée : Gilbert. Que va faire la reine? Faire assassiner Fabiano ? C'est ainsi qu'une reine amoureuse et trahie se venge ; ce serait un crime, qui trouverait son excuse dans la passion ; mais la reine aurait sans doute un trop beau rôle pour le poète démocrate, et puis le drame serait fini ; la fureur de la reine descendra donc jusqu'au mensonge et à l'infamie. Ce Gilbert, qui pour se venger donne sa vie et son âme, elle les lui prend ; il mentira, il se dira payé par Fabiano pour assassiner la reine ; il fera tout cela parce qu'il aura conclu avec la reine le pacte de lui être dévoué corps et âme pour la vengeance.

La femme jalouse a dépouillé ici toute honnêteté vulgaire ; les moyens ne sont plus rien ; la majesté offensée, en même temps que l'amour, semble justifier toute infamie ; le crime, bas, n'est relevé que par la hauteur et la passion avec laquelle il est commis. Fabiano ne pourra même pas adresser de reproches à la reine; elle lui répondra d'un regard : « Tu sais bien que qui m'a trahie est condamné à mort, tu es bien puéril de t'occuper du moyen qie j'emploie pour me venger de toi : oui, c'est un assassinat ! après ? C'est bien ce que je veux ; que je te fasse tuer par un sbire ou le bourreau, que t'importe? Je préfère le bourreau parce que je veux une vengeance plus éclatante. Et puis n'es-tu pas assassin ? x> Et Fabiano, qui résiste d'abord et se défend, courbe la tête quand il reconnaît Gilbert dans l'homme qui l'accuse, et qu'on lui présente le poignard avec lequel il a tué le juif. Remarquons en passant que ces effets sont fort dramatiques: son crime poursuit

le criminel et, se dressant devant lui, l'empêche d'ouvrir la bouche pour se dire innocent d'un autre crime, dont il est innocent en effet. C'est le criminel courbant la tête devant la justice aux mains du crime. La rage de Marie Tudor est superbe parce que dans la reine orgueilleuse on sent la femme qui aime encore. Elle avoue ses faiblesses avec la hauteur d'une majesté souveraine et qui ne rougira de rien parce qu'une reine ne rougit pas aux yeux de ses sujets. L'orgueil sauve tout, a Pardieu, messieurs, vous n'avez pas besoin de vous éloigner... je ne baisse pas voix, il me semble! » Elle s'humilie même par orgueil, pour mieux abaisser l'homme qui l'a trahie : « Je vous demande pardon de vous avoir fait coudoyer par cet homme-là, inylords!» Cet homme, elle le foule aux pieds, mais ellel'aime encore, sa rage le dit. Il semble qu'elle ne le menace de l'échafaud et de la hache que pour lui rendre d'un seul coup les honneurs, la vie et son amour. N'est-ce pas la maîtresse furieuse, mais aimant encore, qui le fait mettre à genoux de force devant elle, qui se trouve humiliée de son attitude basse et s'écrie : « Il ne relèvera seulement pas la tête ! » N'est-ce pas la femme amoureuse encore qui dit : « Ce beau jeune homme insolent, que j'ai couvert de velours et de satin, je veux le voir plié en deux, effaré et tremblant, pieds nus, mains liées, manié par le bourreau. Ce cou blanc où j'avais mis un collier d'or, j'y veux mettre une corde. »

Aussi son changement n'étonnera-t-il guère : elle nous explique alors elle-même pourquoi elle aime Fabiano et comment elle l'aime : « Tenez, je sais tout ce que vous allez me dire, que c'est un homme vil, un lâche, un misérable ! Je le sais comme vous, et j'en rougis ; mais je l'aime, que voulez-vous que j'y fasse? » Et elle ajoute ce mot qui explique tout : « J'aimerais peut-être moins un honnête homme. » Elle ne peut mieux marquer quelle passion seniuelleet malsaine la possède. Et ce trait est. vrai. Gilbertaussi,

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