L'AMOUR JALOUX : GILBERT
qui aime mieux, dit en parlant de Jane infidèle :« J'aimerais peut-être moins une femme fidèle. Vous croyez que vous tuerez la femme qui vous trompe? Non, vous ne la tuerez pas, vous vous coucherez à ses pieds après comme avant ; seulement vous serez triste. » La reine Marie a donc pardonné à Fabiano : « La vie de cet homme est nécessaire à ma vie. » Dès lors elle est de nouveau possédée par l'amour comme elle l'a été un moment par la vengeance ; ne trouvant autour d'elle que de la haine pour son favori, elle se sert de sa propre rivale, de celle qui, croit-elle, aime encore Fabiano. Mais son projet de sauver son favori ne s'accomplit pas facilement : le peuple veut la mort de Fabiano, et nous avons alors le spectacle d'une femme passionnée qui risque sa couronne pour sa passion. Elle a songé au moyen de faire évader Fabiano et de lui substituer Gilbert, et devant le désespoir de Jane elle a d'abord le cri égoïste de la passion : « Que m'importe ?... » Elle s'attendrit pourtant, comprenant ce qu'on souffre quand on aime ; mais dès que son amant se trouve menacé, la passionnée et la furieuse reparaît dans la reine : « Tu ne bougeras pas. Ah ! ton amant ! Que m'importe ton amant ? Pardieu ! je sauve le mien comme je peux, aux dépens de qui se trouve là. »
En somme, Marie Tudor est une belle peinture de la passion jalouse. Les réserves ne peuvent porter que sur un point, traité à son heure dans cette étude : la réaction politique qui oppose l'amour sensuel d'une reine à l'amour plébéien, généreux et grand.
A côté de Marie Tudor, en effet, se trouve un type d'amour jaloux tout à fait opposé, pur, noble, capable de tous les sacrifices : c'est chez l'ouvrier Gilbert que le poète romantique l'a placé.
L'amour de Gilbert et la passion de la reine ont deux points de ressemblance : le premier est un désir âpre de vengeance ; mais Marie Tudor veut se venger de son amant coupable, et Gilbert de celui qui a séduit sa fiancée. C'est
tout différent. La seconde ressemblance, c'est que la passion persiste chez tous deux, malgré la trahison de l'être aimé. Mais ce qui est une faiblesse, dramatique d'ailleurs et vraie chez la reine, est une grandeur chez Gilbert. Gilbert est un des beaux caractères de la tragédie romantique, quoiqu'il se meuve dans un ensemble de ressorts mélodramatiques qui lui font tort. Gilbert a recueilli et élevé une orpheline, Jane ; il l'a aimée comme sa fille d'abord, il l'aime à présent comme une amante ; elle est sa fiancée. Ses sentiments ont la force de l'amour paternel, la violence de la passion et la douceur de la tendresse. « Prends garde, lui dit Joshua, c'est imprudent ; une femme, ça ne s'aime pas tant que ça ; un enfant, à la bonne heure. » Son amour est inquiet d'ailleurs, il sent vaguement qu'il n'est pas aimé comme il voudrait et il croit voir en Jane plus de reconnaisance que d'amour ; il a pressenti qu'il n'est pas tout pour elle, et il lui exprime ses soupçons dans un langage plein de charme et de vérité. Il y a là une manière de sentir l'amour toute moderne, non classique, et qui ne doit rien à l'Allemagne : « Sans doute je voudrais être un voleur et un assassin, et être aimé de toi... Il n'y a que cela au monde, être aimé... Un seul mot d'amour de toi , Jane, laisse toute la reconnaissance de côté. Oh ! que je t'aime! Tous les jours davantage. Je voudrais mourir pour toi. Aime-moi ou ne m'aime pas, tu en es bien la maîtresse. Je suis fou. Pardonne-moi tout ce que je t'ai dit. Il est tard, il faut que je te quitte, adieu. Mon Dieu I que c'est triste de te quitter ! »
Bientôt il apprend à la fois la trahison de Jane et sa naissance ; il donne sa vie pour se venger ; mais s'il la donne, c'est qu'il n'y tient plus, Jane perdue pour lui. Avant de faire le pacte pourtant, il a essayé de se sacrifier aux deux amants, car il croyait encore Fabiano épris de Jane ; il a demandé à la reine, pour prix de sa vie, leur bonheur, et il n'est repris de sa soif de vengeance que quand Fabiano a
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renié celle qu'il a déshonorée. Maintenant il est dans sa prison Que pense à présent cet homme qui aimait une fille indigne ? Remarquons d'abord que ce genre de situation tragique a été négligé, en général, par les poètes du xvn" siècle. Les amants, dans la tragédie classique, aiment ou n'aiment pas ; mais rarement on se trouve en face d'une trahison accomplie. Le respect des adultères royaux l'eût interdit, et la tragédie s'était fait une majesté qui ne tolérait pas sur la scène une allusion à la faute devenue une réalité. Gilbert dans sa prison aime encore Jane qui s'est déshonorée, nulle dignité classique ne s'y oppose. « Jane s'est donnée à un autre, à un misérable, je le sais. Eh bien ! c'est égal, je l'aime. J'ai le cœur brisé, mais je l'aime. Je baiserais le bas de sa robe et je lui demanderais par.JoD si elle voulait de moi. Elle serait dans le ruisseau de la rue avec celles qui y sont que je la ramasserais là et que je la serrerais sur mon cœur. » Voilà qui est humain et n'en est pas moins beau. Car ne prenez pas au mot Gilbert ; s'il aime encore ainsi Jane, c'est que derrière Jane déshonorée il persiste à voir la Jane d'hier. D'ailleurs, quand elle vient pour le faire évader, son premier mot est: « A quoi bon vouloir sauver ma vie, Jane, si vous ne m'aimez plus ? » Mais à peine Jane lui a-t-elle dit : « Je t'aime », qu'il s'écrie : « Ta as tout préparé pour mon évasion, dis-tu ? Vite, vite, la vie. Je veux la vie, Jane m'aime ! Cette voûte s'appuie sur ma tête et l'écrase. J'ai besoin d'air. Je meurs ici. Fuyons vite ! viens-nous-en, Jane. Je veux vivre, moi, je suis aimé! » Et il reconnaît en Jane repentante son épouse. Ainsi, pour l'homme qui aime, la faute n'empêche pas l'amour ; la femme pardonnée est épousée. C'est qu'en effet, pour un plébéien comme Gilbert, l'amour est toute la vie ; il ne s'y mêle pas de fierté ou de vaine majesté. L'homme ainsi amoureux est heureux de pouvoir se sacrifier à son amour, ce que ne pourrait faire l'homme pour qui une raison d'Etat dominerait la passion. Le pardon
de Gilbert pour Jane séduite est aussi un effet de la doctrine romantique : pitié pour la courtisane ! pitié pour la femme qui tombe !
La Tisbe est le pendant de Gilbert se sacrifiant pour le bonhéhr de celle qu'il aime, et lui donnant pour époux l'homme qu'elle aime. La comédienne de la pièce représente l'amour héroïque ; la grande dame, Catarina, ne représente que l'amour ingénu. Tout d'abord Tisbe aime passionnément ; cette femme de théâtre qui s'est refusée aux podestas et s'est donnée à un jeune homme qu'elle aime, ne supporte pas l'idée d'une rivale : elle la tuerait ; mais si son amant la tuait et la pleurait, elle serait heureuse. Vient le moment où on lui jette un soupçon dans le cœur : elle n a pas de repos que, servie par Homodei, elle ait acquis la preuve que son amant se trouve chez Catarina ; elle survient à ce moment, surprend Catarina et le manteau do Rodolfo, écrase la grande dame, surprise, de sa haine et deson mépris, puis tout à coup lui pardonne parce que cette grande dame est la fille de celle qui a sauvé sa mère. La preuve complète que son amant ne l'aime pas, elle ne tarde pas à l'avoir dans une lettre écrite par Rodolfo à Catarina et où celui-ci dit de Tisbe : « Cette femme !... » Dès lors, sa résolution est prise, l'amante jalouse devient un type d'héroïsme, c'est elle qui se sacrifiera à ceux qui s'aiment ; elle sauve de la mort la femme du podesta ; elle a une dernière entrevue avec Rodolfo qui croit qu'elle a aidé le podesta à empoisonner Catarina. Il tire un poignard pour îa tuer. La Tisbe est heureuse de mourir; aussi ne le détrompet-elle pas : que lui importe ? Il suffit que Rodolfo lui crie qu'il ne l'aime pas, qu'il ne l'a jamais aimée ; c'est ce motlà qui la tue. Elle se le fait répéter comme on se ferait retourner le poignard dans une plaie; puis, sans daigner se justifier, car elle veut mourir et par lui, elle le force à la frapper. Alors seulement, quand Catarina sort de sa léthargie, elle avoue qu'elle a préparé leur fuite. La scène est belle
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et tragique. Il est à regretter seulement que ce rôle de la Tisbe se meuve dans un milieu trop mélodramatique.
Four en finir avec l'amour jaloux, il faut citer la Christine de Dumas. Je laisse de côté le caractère de reine complexe et touffu, tel que l'a voulu dessiner Dumas d'après la formule fausse de Cromwell ; et je ne prends que la femme amoureuse. Elle abdique pour aimer, pour n'être plus qu'une femme, pour visiter Paris et Rome avec un amant ; mais cet amant, Monaldeschi, n'est qu'un fourbe et un ambitieux qui rêvait de se faire épouser parla reine. Elle semble en avoir quelque doute quand elle tient à conserver de ses droits royaux celui de haute justice sur les gens de sa maison. Monaldeschi déçu conspirait aussi contre elle pour tirer de Charles Gustave une récompense de sa trahison. Christine l'apprend ; elle constate en outre que son écuyer est le plus lâche et le plus vil des hommes, qu'il accuse un innocent et s'offre à le punir ; elle le condamne à mort et le livre pour l'exécuter à celui qu'il accusait ; mais il 'suffit encore que Monaldeschi se jette à ses pieds, implorant, lui rappelant leurs amours, pour quelle faiblisse et pardonne tout. Il lui faut une autre infamie de l'écuyer, infamie qui prouve une fois de plus la trahison de l'amant : Monaldeschi se débarrasse par le poison d'une maîtresse qui le gêne ; la reine alors venge sa rivale et elle-même en donnant l'ordre de frapper. Monaldeschi, blessé, se réfugie à ses pieds; mais elle l'y fait achever quand elle voit expirer Paula.
La scène est saisissante, d'un pathétique violent : cette reine, qui devant elle fait assassiner son favori, c'est un tableau à sensation ; mais le caractère en lui-même est médiocre. Christine est une femme faible, qui nous inspire peu d'intérêt parce qu'elle est dupe d'un homme bas dont elle devrait voir la bassesse. Trahie, elle n'a ni les emportements de fureur hautaine, ni la faiblesse hardie de Marie Tudor, qui est une Christine refaite et meilleure. En somme, Dumas a voulu excuser, laver Christine ; quand
elle condamne définitivement Monaldeschi, c'est moitié par pitié pour Paula, victime de l'écuyer. Christine n'est pas un type de la passion jalouse ; l'intérêt de la fin est ailleurs, dans la peinture de l'angoisse physique où la peur de la mort jette Monaldeschi.
A côté de ces passions violentes, le théâtre romantique a peint plus rarement l'amour ingénu et l'amour romanesque.
Blanche, dans le Roi s'amuse, est un type d'amour ingénu, trop ingénu même ; elle n'est jamais sortie de sa maison et n'a jamais vu de Paris que ce qu'elle en voit en allant à l'église ; encore Triboulet n'est-il pas rassuré. Il a raison. Blanche est suivie le dimanche par un jeune homme, et elle adore son air noble et fier ; pleine d'illusions sur ce beau cavalier, elle les exprime à sa gouvernante d'une manière qui peint bien la naïveté suprême d'une innocente :
Oh ! cela se voit bien, D'autres femmes que moi ne le touchent en rien : Il n'est pour lui Di jeux, ni passe-temps, ni fête, Il ne pense qu'à moi.
Suit une scène de séduction d'où l'ingénuité de Blanche sort encore sans tache ; mais on sent qu'il s'en faut de peu. Le poète aime à pousser jusqu'aux limites ce genre de scène, et il ne le fait pas sans s'écarter un peu de la poésie. Tel le tout à Vheure, du cinquième acte iïHernani. Ici Blanche est trop exactement l'ingénue vulgaire qui tombe dans le piège ; c'est du drame bourgeois ; on voit là une petite provinciale qu'un galant veut embrasser à chaque instant et qui résiste un peu, mais pas trop. Elle n'a qu'un joli vers :
Ah ! vous me tromperez, car je trompe mon père.