‹ Le drame romantiqueChapitre 68 sur 120 · L'AMOUR INGÉNU : BLANCHE · texte numérisé non relu

L'AMOUR INGÉNU : BLANCHE

Quand elle a été enlevée et qu'on la présente au roi, elle reste trop ingénue ; elle devrait, semble-t-il, trouver des accents qui feraient reculer le séducteur royal ; mais que deviendrait la pièce? Aussi faut-il qu'elle reste gaucLe et maladroite ; le roi lui offre d'être sa reine, et elle prend innocemment l'offre au sérieux ; elle ne sait crier, comme dans la scène du jardin, qu'un laissez-moil bien vulgaire ; et pour tout sauver, elle s'enfuit dans une chambre qui est précisément celle du roi. Elle en sort déshonorée, et ne veut pas exprimer sa honte « devant tous ces hommes». Triboulet fait sortir les seigneurs et interdit la porte au roi lui-même sur un ton superbe ; ici, d'ailleurs, le bouffon, grandi par la majesté paternelle offensée et affligée, peut dominer le roi libertin ; la scène serait belle, mais il y a dans la confession de Blanche à Triboulet, je ne sais quoi de peu délicat qui choque le spectateur ; Blanche y pleure surtout, quoiqu'il lui échappe des exclamations qui sentent encore la niaiserie autant que l'ingénuité, mais Triboulet y parle trop. Il faut qu'un père soit en pareil cas, devant le spectateur, sublime ou ridicule. Triboulet a bien l'air d'être ridicule, surtout quand sa fille, avec la même ingénuité, répond à ses imprécations contre le roi libertin qui vient de la souiller :

0 Dieu, n'écoutez pas, car je l'aime toujours.

Voilà le point le plus faible de ce caractère et du drame, cet amour persistant de Blanche pour le séducteur dont elle connaît à présent la bassesse. On voit trop que cet amour est imaginé pour la leçon morale qui est la punition de Triboulet. Et elle continue à aimer le roi pendant le mois qu'il faut à Triboulet pour préparer sa vengeance. Ainsi le père travaille à laver son honneur, et la fille accepte des rendez-vous du roi : « c'est unique, c'est étrange », comme dit Triboulet, encore bien près d'être

comique, quand il apprend tout cela : oui, sa fille adore le roi, elle le lui avoue, elle mourrait pour le roi qui la déshonore. Et pourquoi? L'ingénue se croit aimée, le roi le lui a juré : il dit cela si bien, il a des yeux si doux avec les femmes, c'est Un si beau roi ! Elle espère bien que son père aime aussi le roi, comme il en a l'air. — Je fais semblant ! dit Triboulet. — D'ailleurs le roi lui a dit encore hier soir qu'il l'adorait : cela lui suffit. Hier soir ? Voilà une ingénue bien risquée ; elle a tout l'air de s'être faite à ee métier de maîtresse de roi. Quand elle voit le roi plaisanter avec Maguelonne, elle s'étonne, toujours ingénument, qu'il dise à cette fille des choses qu'il lui#a déjà dites, et, cachant sa tète dans la poitrine de son père, elle s'écrie :

Et cette femme, est-elle effrontée!

Le mot est exact, il est photographié, mais il est peu tragique et le sacrifice de Blanche l'est trop ; cette ingénue incorrigible finit par une ingénuité énorme : elle meurt pour son infâme séducteur. Et c'est bien pour lui qu'elle meurt, ce n'est point expressément, comme la Tisbe, par désespoir de n'être pas aimée, c'est pour sauver l'ingrat. Elle sait qu'elle fait mal :

Je ne veux pas mourir pourtant ; j'ai mieux à faire, J'ai mon père à soigner, à consoler...

-et elle tombe en souhaitant longue vie et toute prospérité à celui pour qui elle meurt ; c'est lui souhaiter de faire encore beaucoup de victimes comme elle. Mais l'ingénue ne voit pas si loin. Hugo est lourd, on le voit, quand il veut représenter la jeune fille ingénue ; il force la note et va jusqu'à la caricature.

Catarina représente aussi l'amour ingénu de la femme et non plus de la vierge trop naïve. Elle est mariée, mais sans

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