L'AMOUR INGÉNU : CATARINA
amour ; elle a, non un mari, mais un tjran, et quel tyran! un tyran comme il n'y en a pas dans le plus truculent mélodrame. Ce tyran elle le redoute, elle tremble devant lui, elle ne peut l'aimer. Elle continue à aimer celui qu'elle a aimé jeune fille. Ils ne se connaissent pas ; elle est pour lui Catarina, il est pour elle Rodolfo, elle le voit furtivement au prix de mille dangers. Ils s'adorent sans manquer à l'honneur ; c'est l'amour ingénu qui continue après le mariage, trait romantique. Cela dure depuis sept ans. Mais ils ont failli ne plus se voir ; depuis un mois elle est surveillée, enfermée.
La pauvre femme, la pauvre jeune fille plutôt, se voit avec terreur séparée à jamais de celui qu'elle adore, séparée du monde, et, n'ayant plus de mère, privée de toute affection. Elle pleure et souffre. « Et je ne le verrai plus. Je suis enfermée, gardée, en prison. C'est fini. Hélas ! mon Dieu ! Cet amour était donc bien coupable !... Je le voyais une heure, de temps en temps. Cette heure, si étroite et si vite fermée, -c'était le seul soupirail par où il entrait un peu d'air et de soleil dans ma vie... Et puis moi je ne suis pas comme les autres femmes. Les plaisirs, les fêtes, les distractions, tout cela ne me ferait rien : moi, Dafné, depuis sept ans je n'ai dans le cœur qu'une pensée, l'amour ; qu'un sentiment, l'amouf ; qu'un nom, Rodolfo. Voilà sept ans que je l'aime. J'étais toute jeune. Comme on vous marie sans pitié ! Par exemple, mon mari, eh bien, je n'ose seulement pas lui parler. Crois-tu que cela fasse une vie bien heureuse. » Ce bien-aimé, elle le voit enfin par un miracle ; une nuit il pénètre dans sa chambre : (( Oh Dieu ! mais regarde-moi donc que je te voie ! Tu me trouves bien changée, n'est-ce pas ? je vais t'en dire la raison : c'est que depuis cinq semaines, je n'ai fait que pleurer. Il faut que je te dise bien des choses. Par où commencer ? On m'a enfermée. Je ne puis plus sortir. J'ai bien souffert. Vois-tu ? il ne faut pas t'étonner si je n'ai pas tout de suite sauté à
LE DRAME ROMANT. 1-i
ton cou, c'est que j'ai été saisie. Non, tiens, ne me parle pas, laisse-moi rassembler mes idées, laisse-moi te regarder, mon âme ! laisse-moi penser que tu es là. Tout à l'heure je te répondrai. On a des moments comme cela, tu sais, où 1 on veut regarder l'homme qu'on aime et lui dire : Tais-toi, je te regarde ! Tais-toi, je t'aime ! Tais4oi, je suis heureuse ! »
Il y a là, en dépit d'une affectation de réalisme qui sent le drame bourgeois, une peinture vraie et touchante de l'amour ingénu qui ne voit que son objet, ne rêve point, ne raffine point. Rodolfo auprès de tout cela est faible, il n'est, lui, ni ingénu comme Otbert, ni profond comme Didier, ni héroïque et jaloux comme Hernani, sans compter les côtés odieux de son rôle. Car il fait croire à Tisbe qu'il l'aime, il est son amant, alors que son cœur est à une autre, et il parle d'elle avec un mépris injuste quand il écrit à Catarina. Mais les héros romantiques sont ainsi faits ; on peut être l'amant d'une femme et aimer une autre. La maîtresse, semble-t-il, est pour les sens, l'amante pour l'âme ; elle est l'âme sœur ; passe pour la femme mariée malgré elle, pour Catarina, pour Maria de N eu bourg ; mais un homme n'est pas forcé d'avoir une maîtresse pour la trahir ; Rodolfo arrive ainsi à tuer sa maîtresse parce que celle-ci, croit-il, a voulu se venger de sa rivale ; même dans ce cas c'est lui le coupable.
Les mensonges et les aveux de Catarina à Tisbe, qui a découvert leur intrigue, sont encore de l'ingénuité. L'ingénuité de Catarina est dans toutes ses actions, dans toutes ses paroles, c'est soncaractèrespécial, et cette ingénuité fait d'elle une des créations les plus typiques du drame romantique. Elle aime mieux mourir que de nommer son amant ; mais, ce qui est bien ingénu, en face du danger, de la mort, elle est faible. Et Saint-Marc Girardin a tort de la blâmer. Quand il lui faut mourir, elle supplie, elle pleure, sanglote, s'affole, elle demande du temps, beaucoup de
l'amour ingénu : maria de neubourg 211
temps ; elle veut un jour, puis elle sent qu'elle sera aussi faible le lendemain ; elle demande un cloître. Il y a des mots frappants d'ingénuité, l'ingénuité dans la terreur ; on lui demande de dénoncer son amant. Elle crie : Mon Dieu ! Et comme î\.ngelo lui dit : Vous ne répondez pas ! elle dit : Si, je vous réponds : Mon Dieu! — Angelo répétant : Décidez-vous ! elle s'écrie qu'elle a eu froid dans l'oratoire, bien froid. Elle perd par moment la raison. Laissée seule avec le billot et la hache, elle s'égare, elle crie grâce ! grâce ! Par moments, devant ses bourreaux, elle retrouve l'énergie de l'innocence ; elle écrase de son mépris leur lâcheté, elle se révolte contre les lois injustes de Venise et de la société ; puis tout à coup, elle fléchit, elle crie, elle appelle sa mère, elle s'accroche en désespérée à un mot de pitié que prononce la Tisbe, elle se laissera massacrer à coups d'épée, mais elle n'ira point elle-même au-devant de la mort. Rien là de l'héroïsme convenu des tragédies. Malheureusement, ce pathétique violent, cette terreur de la mort, c'est du mélodrame.
La reine Maria de Neubourg a quelques rapports avec Catarina. Elle est aussi par certains côtés l'ingénue qui aime, mais c'est une femme, tandis que Catarina est restée une jeune fille. Elle n'est guère plus mariée que la femme du tyran de Padoue, mais elle est reine, et si son mari ne l'aime point, il ne la terrorise pas. Elle garde une majesté mélancolique qui convient à son rang, et que commande l'étiquette, mais elle confie à sa suivante favorite Casilda, ses ingénuités de femme, son ennui, sa peur de don Salluste, qu'elle a exilé et qui la hait, son désir d'amusement, sa répulsion pour les grandeurs, pour la présidence du conseil, ses souvenirs d'enfance,
... Que ne suis-je encor, moi qui crains tous ce3 grands, Dans ma bonne Allemagne, avec mes bons parental...
l'envie qu'elle porte aux libres lavandières qui chantent.
Elle n'a point gardé, comme Catarina, l'amour ingénu des quinze ans, qui fait que la vierge reste dans la femme, mais elle commence à aimer, son âme de vingt ans est neuve encore ; il suffit qu'un jeune homme ait risqué sa vie et se soit blessé en lui apportant lit fleur d'Allemagne, pour qu'elle perde tout repos ; elle a sur son cœur la fleur, le bout de dentelle ensanglantée et la lettre de l'amoureux inconnu. Ingénue, elle aussi, elle se trouble en le reconnaissant dans le messager du roi, elle perd contenance en le voyant blessé et elle se trahit :
Puisqu'il avait écrit la lettre, il pouvait bien L'apporter, n'est-ce pas ?
Casilda
Mais il n'a dit en rien Qu'il eût écrit la lettre.
Elle est ingénue encore, en même temps que fine comme une amante, quand elle apprend le duel de Ruy Blas et qu'elle saute au cou du vieux don Guritan pour en obtenir ce qu'elle veut. C'est la coquetterie d'une ingénue. Quand nous la revoyons, Ruy Blas est devenu par sa faveur et son amour premier ministre ; elle n'est plus une ingénue, c'est une femme qui aime, mais qui a passé par les scrupules les plus nobles ; sa dignité d'épouse, son honneur ont lutté avec l'amour et ont triomphé , elle est devenue une femme noble et forte ; elle a fui l'homme qu'elle aime ; elle ne lui avoue son amour que quand elle est sûre d'elle et de lui ; un jour, l'admiration pour ce génie qui soutient l'Espagne la force à parler, elle avoue à cet homme qu'elle le comprend, et qu'il est pour elle le plus grand. Elle redevient ingénue pour dire l'ingénuité de son amour, et redevient femme et reine pour lui dire la confiance qu'elle a dans son honneur. Elle reste dès lors la femme qui aime d'un amour pur, gardant intacte la
l'amour ingénu : maria de neuboukg 213
majesté royale, quoique prête à tout compromettre héroïquement si celui qu'elle aime court un grand danger. Quand elle voit qu'elle a aimé un laquais (il nous faut bien admettre les données du poème), la reine et la femme sont un moment atterrées ; la reine refuse de pardonner ; Ruy Blas s'empoisonne, et la femme qui aime reparaît ; épouvantée elle pardonne, elle supplie, elle se désespère. Ruy Blas mort, on sent qu'elle va retourner au palais, que nul ne devinera la faiblesse de la reine, mais qu'elle portera à tout jamais sur le visage un voile de tristesse. Quel abîme de déception et de désillusion désormais dans cette âme ! C'est quand on cherche à se le figurer nettement qu'apparaît précisément l'invraisemblance de la donnée dramatique. Ruy Blas, l'orphelin « par pitié nourri dans un collège de science et d'orgueil », qui, forcé de se mettre laquais, ne paraît plus avoir d'illusions sur la vie, cet homme d'Etat qui juge si bien les hommes, réforme tout, casse les ministres prévaricateurs, n'a pas au premier abord de prétention à l'ingénuité. Et pourtant, s'il a l'esprit puissant, la vue nette des hommes et des choses, une grande ambition, il a le cœur ingénu. Les c< rêveurs » le sont souvent. Jeune il jette « ses pensées et ses vœux vers le ciel en strophes insensées », il espère tout du sort ; pensif et paresseux, ce qui distingue bien les ingénus des habiles, qui sont actifs, il passe son temps à regarder à la porte des palais entrer et sortir des duchesses ; il est « crédule à son génie », il se perd, marchant pieds nus dans les chemins,
En méditations sur le sort des humains,
il croit qu'il manque à l'Espagne et au monde. C'est là l'ingénuité du génie naissant. Valet, il paraît désabusé, guéri de son ingénuité, il dit avoir perdu « la joie et l'orgueil ». Il se trompe. Moins ingénu, il eût trouvé, lui qui est instruit, une position dans le monde ; s'il est impropre à tout, c'est qu'il est ingénu. Mais quelle ingénuité
' nparable à celle d'être amoureux d'une reine? Ce qu serait ambition ou libertinage, ou enfin passion admissible chez un homme de cour, approchant sa souveraine, n'estce pas une immense ingénuité chez ce jeune poète vêtu d'une livrée ? Il cherche à justifier son amour et il trouve que cette pauvre femme, la reine, est bien malheureuse avec un tel mari ; il juge le roi en deux mots, et il voit que c'est une « famille qui s'en va ». C'est bien l'ingénu aussi qui fait une lieue pour trouver un bouquet et qui risque sa vie à s'introduire dans le parc royal. C'est bien aussi l'ingénu qui se laisse équiper en don César et prend le personnage que lui impose don Salluste, sans réclamer, sans avoir de scrupules, sans prévoir que ce songe ne peut que s'écrouler un jour. Au contraire, dès qu'il en a le costume, il se croit comte et grand d'Espagne ? Tout à coup la reine passe, il est là devant elle, tête couverte, il peut l'aimer, sinon sans échec, au moins sans ridicule ; quelle féerie! Le jeune grand homme en est ébloui, mais non pas stupéfait ni effrayé. Ecuyer de la reine, il joue cette fois avec espoir son rôle d'amoureux ingénu qui marche la main ensanglantée pour avoir escaladé les grilles du parc royal. Devenu ministre, il garde l'ingénuité qui s'appelle en politique l'honnêteté, et qui condamne à une chute rapide les ministres qu'une reine amoureuse ne soutient pas. Il veut, comme quand il sortait du collège, réformer l'Etat, les impôts, les finances, décharger le peuple, supprimer le brigandage, les malversations, les concussions ministérielles, rendre honnête l'homme de police qui, « dur au pauvre, au riche s'attendrit », punir « tous les juges vendus », bref, rendre riche l'Espagne épuisée, refaire la monarchie de Charles-Quint. Don Salluste lui fait bien voir que c'est pure ingénuité que de prendre cet air de redresseur d'abus, de « faire sur tout un bruit démesuré », alors qu'on peut d'une minute à l'autre sentir sous soi s'écrouler ministère, duché, grandesse et blason.