‹ Le drame romantiqueChapitre 70 sur 120 · L'AMOUR INGÉNU : RUY BLAS · texte numérisé non relu

L'AMOUR INGÉNU : RUY BLAS

Quand tout s'écroule en effet, Ruy Blas paraît rester assez ingénu pour un homme d'Etat ; il semble qu'à la voix du maître, le jeune homme, le domestique, rêveur, poète, ingénu, reparaisse. Il manque absolument de décision, alors que les minutes sont précieuses. Il pourrait, ce semble, courir au palais avertir lui-même la reine du danger qu'elle court. Je sais bien qu'il faut, pour lui tout expliquer, révéler sa naissance, et cela lui coûte, en quoi il est encore ingénu ; car il attend, comme le ferait Catarina,lecoup en fermant les yeux. Que signifient les précautions qu'il prend ? celle d'envoyer chez Guritan un page que le vieux fou n'écoutera pas ? Mais quand il écouterait, quand il" préviendrait la reine, comme le veut Ruy Blas, de ne point sortir du palais de trois jours, Ruy Blas compte sans l'étonnement de la reine qui ne comprendra pas, sans l'amour de la reine qui peut s'inquiéter, sans sa fierté qui ne se figure pas avoir à craindre. La première précaution n'est-elle pas de faire arrêter par la police de la reine ce don Salluste en rupture d'exil? Non. Ruy Blas sort et s'en va prier dans quelque église tout le jour. Il paralyse ainsi, dit-il, pour la journée, les projets de Salluste ! En est-il sûr? N'obéit-il pas, toujours comme le ferait Catarina, à cet instinct qui fait fuir le danger et qui, dans l'imminence des grandes catastrophes, fait croire à l'homme menacé qu'en fuyant le théâtre de cette catastrophe, il lui échappe pour un moment ? or ce moment pour l'homme à l'extrémité est tout. Ruy Blas agit d'une façon très vraisemblable et qui montre que le poète connaît la nature humaine, mais il n'est point ici énergique ou héroïque. Le soir il rentre aussi ingénu qu'il était parti. A son arrivée rien ne paraît changé ; il voit les meubles à leur place, les clefs aux armoires, la maison dort, tout cela le rassure, il ne sent pas autour de lui l'ébranlement d'un malheur. Il n'a revu personne, il ignore tout ce qui s'est pu passer,

cela lui suffit, il ne cherche pas plus loin ; il ressemble à ces gens qui, recevant une lettre soupçonnée d'apporter de funestes nouvelles, restent un jour sans l'ouvrir. L'idée de mourir alors est bien ingénue. Car sa mort peut au contraire parler pour Sallu^te contre la reine. Le seul parti à prendre était dès le matin de tuer Salluste,

Mais il ne veut pas garder les bénéfices attachés à son faux nom, sa noblesse est volée ? Scrupule peut-être exagéré : que n'a-t-il l'ingénuité d'être révolutioonaire jusqu'au bout avec le poète et de se dire : après tout qu'est-ce que la naissance ? Rien ; je mérite d'être César de Bazan, je reste César de Bazan. En tout cas, plus habile, il tairait à la reine son origine ; sa mort laverait tout. Ce n'est pas l'affaire du poète, que ce dénoûment simplement tragique. Il faut qu'une reine pardonne au laquais mourant et lui donne un baiser d'amour. Elle le fait. Ruy Blas meurt d'ailleurs sans lui rien raconter et elle pardonne sans rien comprendre. Ils sont ici tous deux ingénus.

Ruy Blas est donc un ingénu. Le valet qui s'est fait passer pour grand seigneur, s'il n'était ingénu, serait un malfaiteur. Là est le point faible. Car quant à ce conte d'un valet devenu premier ministre et aimé d'une reine, il n'a lien d'invraisemblable en lui-même, il plaît même à notre époque démocratique et, en dépit des énormes défauts de la pièce, il lui donne un charme poétique tout particulier. Comme poème Ruy Blas est un ouvrage immortel, le rêve de notre temps s'y retrouve, il résume la poésie des aspirations démocratiques.

Don Carlos ne représente plus l'amour profond qui remplira le cœur de l'homme de peu, de celui qui n'a que son amour pour tout bien au monde. Le prince et i'em-

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