DÉCADENCE DE LA TRAGEDIE
bientôt. Où est la poésie ? elle est dans les romans, dans les Confessions de Rousseau ; elle a pour le moment dépouillé 'le vers même, ce n'est pas pour endosser le costume tragique ; elle reparaîtra plus tard dans Téglogue et l'élégie, elle va peut-être avec Chénier s'épanouir dans l'ode et dans l'ïambe, se développer en une épopée des civilisations, en un De Jiotura rervm ; mais la Révolution est là, il faut attendre que la tourmente soit passée. Alors le romantisme apparaît.
Pour bien comprendre que le genre n'est rien et que la poésie est tout, il suffit de considérer un peu attentivement les destinées de la tragédie depuis la mort de Racine jusqu'à Victor Hugo. Afin de la renouveler tout a été tenté ; mais l'exemple de Shakespere, celui de Goethe et de Schiller, celui du théâtre espagnol, toutes les réformes accomplies plus tard par le Romantisme, accomplies depuis longtemps en Allemagne, et proposées alors inutilement en France, tous les efforts des plus grands talents, des esprits les plus larges ne la font pas avancer d'un pas, tant qu'une grande poésie n'est pas née. Considérons un moment la multiplicité des efforts et leur faible résultat.
Lafosse emprunte à Otvvay un sujet moderne et n'arrive qu'à faire un Manlius oublié avec raison. Crébillon donne aux spectres un rôle important et tisse les horreurs mythologiques les plus effroyables, pour arriver à obtenir de Boileau cet éloge : Yoilà un auteur auprès de qui les Boyer et les Pradon sont de vrais soleils ! Saurin prend pour héros un esclave, Spartacus ; on eût dit un pressentiment à la veille de la Révolution ; mais non, rien qu'un bric à brac cornélien. Lamotte voit déjà toute la réforme nécessaire,
il la prêche, il la soutient courageusement contre Voltaire, il veut abolir les trois unités, supprimer les longs récits, les remplacer par le spectacle ; Lamotte pourtant connaît à peine Shakespere, et il demande que tout marche sans confidents, que l'exposition se fasse par l'action même, qu'on n'abuse pas des monologues. Lamotte propose tout cela entre 1721 et 1726.; il va plus loin : il veut la prose, en quoi il a tort ; il donne le plan d'un Coriolan qui ressemble beaucoup à celui de Shakespere ; bref Lamotte sait ce qui manque à la forme ; mais il croit à tort avoir le fond ; et en somme Lamotte, pour détruire les unités, compose quoi ? les Machabées ! Contre le récit il fait Romulvs ! contre les confidents et les monologues il fait Inès ! contre les vers, Edipe ! Piteux avortement des idées les plus justes. Attendons seulement trois ans, Voltaire va nous rapporter Shakespere d'Angleterre (1729). Shakespere ! quelle révolution ! Résultat? les unités défendues par Voltaire! Certes, Voltaire augmente le mobilier tragique, il balaye la scène, il fait faire place à la tragédie, il nous montre le Capitole dans le fond du théâtre, un autel, des consuls, des sénateurs, des licteurs ; voilà du monde, des robes de pourpre et de l'air! Voltaire a vu les fantômes de Shakespere, et il nous fait apparaître l'ombre de Ninus, l'ombre d'Amphiaraiis ; Voltaire a vu la folie d'Hamlet, et il nous apporte celle d'Alcméon qui tue ?a mère ; Voltaire a vu Othello étouffer Desdemona, il nous apporte Orosmane et Zaïre ; il fait des pièces en trois actes ; il supprime l'amour et les rôles de femme ; il essaye même des réformes de Lamotte qu'il a naguère combattues ; enfin Voltaire adopte les sujets nationaux, il nous montre des chevaliers, il tire un coup de canon. Hélas! tout cela pour aboutir à Tancrède, tant de mal pour que son chef-d'œuvre soit une Merope, où il n'y a ni canon, ni fantômes, ni capitole, ni sénateurs, ni licteurs.
Voici, en 1745, une traduction de Shakespere ; voici en