LE ROI
Je t'ai, sans le vouloir, blessée ; Ne sanglote donc pas comme une délaissée ; Oh ! plutôt que de faire ainsi pleurer tes yeux, J'aimerais mieux mourir, Blanche.' j'aimerais mieux Passer dans mon royaume et dans ma seigneurie Pour un roi sans courage et sans chevalerie. Un roi qui fait pleurer une femme ! ô mon Dieu, Lâcheté !
De séduisant qu'il paraissait presque d'abord, le débauché devient bientôt terrible et odieux, lorsqu'il va chercher la jeune fille du peuple, pure et pauvre, comme François Ier va chercher Blanche dans sa retraite ignorée, puis, après l'avoir déshonorée, l'écrase de cette même puissance et l'insulte. Qu'est-ce que le peuple à ses yeux, qu'est-ce que le pauvre ? une proie pour le puissant et le riche : « Ton père! s'écrie avec ironie le roi, lorsque Blanche prononce ce nom pour s'en protéger,
Ton père ! mon bouffon 1 mon fou ! mon Triboulet ! Ton père ! il est à moi ! j'en fais ce qu'il me plaît.
Il veut ce que je veux Oh ! sais-tu qui nous Bomraes :
La France, uu peuple entier ! quinze millions d'hommes, Richesse, honneurs, plaisirs, pouvoir sans frein ni loi, Tout est pour moi, tout est à moi, je suis le Roi.
Lorsque le débauché tient sa proie dans ses bras, il a le rire de la bête contente :
BLANCHB.
Comme il rit ! Oh 1 mon Dieu, je voudrais être morte.
Enfin le dernier trait de cette étude de débauché, c'est le roi dans le bouge de Saltabadil.
L'amour romantique peut résister même à l'honneur et i'i la foi jurée (Hernani), ce qu'il ne faisait pas aux temps chevaleresques, parce que cet amour romantique, au nom de Dieu et de l'immortalité dont il se réclame, se met audessus des préjugés de ce monde.
Il est à remarquer qu'il respecte pourtant les vrais devoirs ; dans le théâtre de Victor Hugo, il n'y a pas d'adultère parce que l'amour romantique est un sentiment qui, dans l'esprit des poètes, ne peut que purifier, qui. lave même les souillures de l'âme (Marion de Lorme). Cet amour ne peut donc devenir immoral et déshonnête ; le devoir conjugal doit être sacré pour lui ; déjà, dans Rousseau, Julie, encore fille, succombe, car ce qui passe pour un devoir social, la pureté de la femme qui n'est point encore mariée, cède à l'amour ; mais Julie, précisément parce qu'elle a eu le courage d'obéir à son amour, saura lui résister quand le vrai devoir sera là. Que cette résistance soit dure et pénible, pleine de luttes, c'est pourquoi elle est méritoire ; mais Julie mourante, délivrée de ce devoir qu'elle a respecté, pousse avec son dernier soupir un cri d'amour pour l'homme à qui la mort la rend. Une héroïne classique n'oserait pas, même dans la délivrance de la mort, retomber du devoir si longtemps gardé dans la faiblesse domptée ; pour l'héroïne romantique, l'amour, union immortelle des âmes, reprend ses droits dès que le devoir conjugal, chose passagère et terrestre, n'est pins.
Est-ce à dire que tous les auteurs romantiques soient restés dans ce juste milieu, dans ce respect du devoir sur terre concilié avec le respect d'un amour immortel ? Non. le cas de Pauline et de Julie est étudié dans « Jacques » de George Sand, et, comme Saint-Marc Girardin l'a fort
l'amour romantique et le devoir 221
bien remarqué, l'auteur du roman y prêche une morale toute nouvelle, aussi claire qu'odieuse ; au nom d'une doctrine mystique, au nom d'une conception de l'amour aussi bizarre que peu sincère au fond, voici supprimé le devoir du mariage : la femme, et c'est une femme qui écrit ceci, n'est pas tenue à aimer plus longtemps qu'elle ne peut aimer, ni à rester fidèle lorsqu'elle n'aime plus. Le mari n'est que l'amant de la veille, qui doit céder sa place à l'amant du jour. Voilà l'excès. Aussi, depuis, l'adultère a régné dans la littérature, il s'y glorifie ; mais il n'y a pas un adultère dans toute l'œuvre dramatique de Hugo. Si l'amour s'y élève au-dessus de tous les préjugés du inonde, la richesse, la fortune, le rang même, il s'arrête devant le vrai devoir. Ou plutôt le devoir ne se dressera jamais devant lui, car le devoir n'aura jamais été oublié par la passion naissante ou grandissante.
Deux femmes mariées, dans le théâtre de Victor Hugo, aiment un autre homme que leur mari, Catarina, et Maria de Neubourg.
Toutes deux ont les excuses que mettent en avant les femmes coupables, si le poète avait pour les adultères la pitié qu'il a pour Marion de Lorme. Catarina n'a pas pour mari, comme Fernande, un honnête homme sincère et épris, que la trahison désespérera ; non, Catarina, fille noble, a été, malgré elle, mariée au podesta Angelo, vil et cruel, instrument aveugle de Venise, qui gouverne par le poison et le poignard. Comme Pauline, elle aimât un jeune homme, quand est venue cette union forcée : ce jeune homme, elle l'aime toujours ; son mari, elle le connaît à peine. Il n'y a pas dans Catarina même la pensée la plus lointaine de faillir.
La reine Maria de Neubourg est le type de ces pauvres femmes mal mariées, qui, froissées par l'indifférence ou la grossièreté d'un mari, languissent le reste de leur vie. Elle s'ennuie : l'étiquette lui défend de sortir quand elle le
veut, déjouer, sinon avec les parents du roi, qui n'en a pas. Elle ne peut même inviter à sa table sa suivante favorite. Que de regrets alors, que de regards mélancoliques jetés sur son enfance si heureuse, passée dans cette petite principauté bourgeoise, sans la gêne des grandes villes et des cours royales !
Dans cette situation, un homme l'aime. Elle l'aime, sans le lui dire. Elle voit en lui un soutien pour la couronne, un appui solide pour elle, seule au milieu de ces ambitions qui se partagent le pouvoir et l'argent du royaume. Un jour, l'aveu s'échappe, passionné et respectueux chez Ruy Blas, chaste et triste chez la reine. Mais cet aveu est leur seule faiblesse. Maria de Neubourg ne pense à son honneur en jeu que pour exprimer sa confiance dans Ruy Blas :
Reine pour tous, pour vous je ne suis qu'une femme, Par l'amour, par le coeur, duc, je vous appartien ; J'ai foi dans votre honneur pour respecter le mien.