‹ Le drame romantiqueChapitre 73 sur 120 · RUY BLAS · texte numérisé non relu

RUY BLAS

Devant Dieu qui m'entend, sans peur, à haute voix, Je le dis, vous pouvez vous confier, Madame, A mon bras comme reine, à mon cœur comme femme ! Le dévouement se cache au fond de mon amour Fier et loyal ! Allez, ne craignez rien.

L'amour atteint là, ce me semble, les hauteurs morales les plus élevées ; et Ruy Blas ni la reine ne sont pas pourtant, comme les héros de Lamartine, sur une montagne ou dans les nuages.

Pour bien juger l'amour romantique, il faut toujours revenir à l'amour classique, et voir combien il y a loin de la galanterie noble et touchante du Cid, de la passion sensuelle et impérieuse d'Hermione, au sentiment profond, à la vertu d'aimer qui est dans Marion de Lorme, Ruy Blas, Angelo, Marie Tudor.

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Même dans notre époque plus pratique et revenue à la prose, pour nous, fils de romantiques, l'amour est resté une sorte de vertu, et on se glorifie encore de toutes les faiblesses qu'il inspire.

Un héros classique ne dirait pas ces vers d' Hernani :

Oh ! béai soit le ciel, qui m'a fait une vie D'abîmes entourée et de spectres suivie, Mais qui permet que, las d'un si rude chemin, Je puisse m'endorinir ma bouche sur ta main !

Il ne le dirait pas parce que, s'il est capable do se tuer par désespoir d'amour, il n'osera pas ainsi mettre en balance la vie d'un côté et l'amour de l'autre, et dire que mourir dans les bras de celle qu'on aime, rachète les malheurs de la vie, que c'est là une félicité suprême. Il faut, pour dire de telles paroles, croire à un lendemain ; le héros classique désespéré sort de cette vie sans que rien le console.

Marion refuse d'épouser Didier, parce qu'elle est indigne de l'amour qu'elle a offensé ; ce n'est point même à cause du monde, comme la Laure de Rousseau quand elle refuse d'épouser son amant, mais à cause de la divinité du mariage et de l'amour. Une héroïne classique ne pourrait dire :

Frappe-moi, laisse-moi dans l'opprobre où je suis, Repousse-moi du pied, marche sur moi, mais fuis...

car l'amour classique n'a point cette force de sacrifice ; il est égoïste comme toute passion.' Le dernier acte de Marion est sublime ; il s'en dégage une angoisse infinie avec une infinie douceur, parce que l'amour est tout pour ces amants que la fatalité sépare, au moment où ils se trouvent dignes l'un de l'autre, où chacun voit comme ce qu'il perd était unique et prédestiné pour lui. Jamais une pareille émotion ne se dégage du théâtre classique,

sinon, peut-être, dans Polyeucle , parce qu'un moment l'amour et la foi semblent n'y faire qu'un.

Aimer sans espoir et y trouver une amère douceur qui suffit à remplir la vie, existait dans la chevalerie. Le romantisme est allé reprendre à Dante le platonisme chrétien en le faisant plus humain, moins théologique. Les amants classiques ne parlent pas du plaisir ni des sens, mais c'est par convenance, par respect pour le spectateur et pour l'art. Les amants romantiques peuvent se mettre au-dessus des sens parce qu'ils espèrent en l'autre vie. Le théâtre classique n'a rien de pareil à l'amour de Rodolfo et de Catarina, de Ruy Blas et de Maria de Neubourg. L'amour romantique est capable de tous les sacrifices. L'amour classique n'était capable que de respecter l'honneur. En somme, les romantiques ont fait les premiers de "l'amour quelque chose de grand et de pur ; et nous aurons encore longtemps le respect de l'amour qu'ils nous ont inspiré. L'amour classique est une faiblesse ; l'amour romantique est la grande force. Qu'importe au plébéien la raison d'Etat, et le monde tout entier ? La vie pour lui, c'est aimer. Otez l'amour, elle ne vaut plus la peine d'être vécue.

Pour tout dire, dans l'expression nous rencontrerons de l'excès, de l'affectation, une religiosité risible aujourd'hui. Les personnages chargés de soutenir la thèse romantique, à savoir que l'amour est saint et divin, la soutiennent as*ez maladroitement pour qu'on voie qu'il y a thèse. De là l'air prétentieux, la pose vaniteuse des amoureux aux moments pathétiques. La conscience de remplir un sacerdoce en aimant n'abandonne jamais les jeunes premiers et on dirait, aux moments religieux où l'amour est en jeu, que les Jeux amants réunis officient, accomplissent un acte sacerdotal : « Deux âmes comme les nôtres qui s'épanchent l'une dans l'autre, dit Rodolfo, c'est quelque chose de limpide et de sacré que Dieu ne voudrait pas troubler. » Les amants

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se posent même en égaux de Dieu et tutoient l'Eternel : « Je t'aime, tu m'aimes, et Dieu nous voit. Il n'y a que nous trois d'éveillés à cette heure. » Tout cela se dit avec accompagnement d'yeux a levés au ciel i>, selon les indications dont les poètes romantiques sont prodigues. On lève les yeux au ciel avant de faire un aveu, par exemple la reine dans Ruy Blas; l'amant à qui l'amante dit : a Je t'aime », croit voir le ciel s'ouvrir (romance de Marie Tudor, journée I, scène v). Ruy Blas : « Devant mes yeux c'est le ciel que je vois 1 » Mais cela c'est simplement la phraséologie romantique. L'extase de Rodolfo et de Catarina qui s'embrassent (journée III, lre partie, scène Vl) est tout près d'être risible ; l'extase a trop ici les allures d'un état hystérique. Les amants romantiques font aussi tous le vœu de mourir à ce moment-là. Hernani peut encore s'écrier avec assez de naturel ( III* acte, scène IV ) : « Oh ! qu'un coup de poignard de toi me serait doux ! » parce qu'il souffre et ne voit pas d'issue à son désespoir ; mais que la charmante dona Sol, dans les rêveuses délices de cette nuit de noces, alors que le malheur n'est plus qu'un mauvais souvenir, dise, elle aussi : « Et j'aurais bien voulu mourir en ce moment »,on le comprend moins aujourd'hui ; il faut pour cela bien connaître cette âme romantique, si profondément triste en somme, si amie des images de la mort, tellement elle craint tout de la vie, et qui ne trouve à l'affreuse angoisse dé prévoir une fin ou une diminution au bonheur que le remède de mourir au moment où. il est complet.

le dua.m:; humant, lo

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