LIVRE VI
(Suite.)
Les sentiments de la famille depuis la Révolution. — II. L'amour paternel dans les poésies de Hugo. — III. L'amour paternel dans Le Roi s'amuse, Triboulet, Le comte de Saint-V allier. — IV. L'amour maternel dans Lucrèce Borgia. — V. L'héroïsme. La clémence. La religion du serment et de l'hospitalité. — VI. Le pathétique et l'expression de la passion. Expression de l'amour, de la douleur et du désespoir. L'émotion physiologique, les excès, la mort et la peur de la mort ; Triboulet, Catarina, Monaldeschi.
Mon sujet devrait me renfermer dans l'étude des drames où les pères et les mères ont un rôle ; mais, ici encore, il est nécessaire, avant d'aborder la peinture des sentiments au théâtre, de montrer un peu ce qu'ils sont devenus dans la poésie depuis l'époque classique.
L'enfant, à l'époque classique, ne compte qu'à l'âge de paraître en cour et de faire figure comme héritier de la race ; jusque-là, il n'est pour ainsi dire qu'un fils présomptif. Quand il est devenu homme, son père fait attention à lui ; mais l'amour paternel est peu tendre :
c'est la complaisance du chef de famille pour l'héritier, c'est l'ambition paternelle, c'est la fierté paternelle. Voilà pourquoi don Diègue, le vieil Horace, sont si dignes ; ils ont autant d'héroïsme que de tendresse, ils ne sont guère faibles, et c'est là leur beauté. Saint-Marc Girardin a vu cette différence ; mais, trop voisin du romantisme pour le juger sainement, il n'en a pas démêlé les raisons ; il a, au nom de cette dignité des pères classiques, blâmé la tendresse et quelquefois la faiblesse des pères modernes. Pourquoi ne pas admettre les deux faces du caractère paternel qui sont dans la nature ? Pourquoi le père resterait-il toujours un guerrier ou un pontife ?
La Révolution, en supprimant l'aristocratie, a supprimé l'idée de la race et des devoirs héréditaires. Plus d'aïeux ; la famille est plébéienne ; le père vit chez lui, non plus à la cour ; l'enfant est le fils de son père, et non plus le descendant des ancêtres ; le foyer est plus étroit, l'affection plus intime ; l'enfant né, le père lui a vu faire ses premiers pas ; il l'a pris sur ses genoux, il l'a peut-être bercé, il l'a vu grandir chaque jour ; il a été de moitié avec la mère dans la nourriture et l'éducation du petit être ; il a été, lui aussi, un peu mère ; nous sommes bien loin du père héroïque, de la majesté patriarcale ; les rapports entre le père et le fils ont pris quelque chose de moins raide ; ils se tutoient j au xvii* siècle le père disait : vous.
L'enfant, comptant dans la famille, comptera dans la poésie ; et cette poésie de l'enfance est particulière à notre temps, et dans ce temps surtout à Victor Hugo. Aimer l'enfant pour lui-même, trouver et apprécier en lui cette grâce délicate qui est faite d'innocence, d'irréflexion, de candeur, de beauté frêle ; voir en lui la joie du présent et l'espoir de la vieillesse, c'est ce qui était réservé à une