L HEROÏSME ! DIDIER ET SAVERNY
fait le mort pour se dérober à la justice en lui abandonnant son adversaire, et cet adversaire sera accusé à la fois de duel et de meurtre : c'est encore peu généreux, quoiqu'on lui ait soufflé cette conduite.
Mais Saverny, quand il découvre que son adversaire dans ce duel de jadis est celui à qui il doit la vie, se livre à la justice, un peu tard, afin de sauver son sauveur, ou de partager son sort. Dès lors il est le type de l'héroïsme français qui méprise la mort, rit et plaisante devant elle, qui s'habille de gala pour la bataille ou le billot, qui est aussi grand seigneur dans son cachot que dans son château. Il refuse de s'évader seul et veut donner sa place à Didier. La scène où les deux jeunes gens, à quelques minutes de l'échafaud, sont si diversement héroïques, est une des plus belles qu'il y ait. Didier est sombre : il pleure, non sur sa vie, mais sur son illusion morte, il philosophe sur la mort, indifférent, quant à lui, au gibet ou à l'échafaud, aspirant après la délivrance ; il est héroïque parce qu'il ne songe qu'à son amour devant la hache. Saverny est héroïque par sa légèreté même, il plaisante sur l'ennui de ne plus aller au bal, et de ne plus voir octobre, il s'occupe de la pluie qu'il fera ce soir quand il sera mort ; son héroïsme consiste d'abord à être assez léger pour ne pas penser à la mort, puis à philosopher sur la mort, quoique cela lui soifc pénible, pour consoler son ami ! Enfin, quand il apprend qu'il sera décapité et non pendu, il est heureux, tranquille, et Didier, qui le chapitre pour l'encourager, s'aperçoit qu'il dort. Au moment même où il marche à la mort, il fait ranger un homme de la foule pour qu'un enfant qui cherche à voir puisse être au premier rang. C'est parfait, et Saverny est un type qui ne le cède pas aux meilleurs. C'est un marquis de Molière élevé à la hauteur d'un héros de tragédie.
La clémence de Don Carlos appelle la comparaison avec la clémence d'Auguste ; mais, en fin de compte, la ressemblance est mince. Auguste est un ambitieux qui est devenu une grande âme. L'ambitieux a versé le sang et sacrifié les siens pour arriver au pouvoir ;le grand homme a vu la vanité du pouvoir et en est dégoûté ; le complot découvert, il hésite, il flotte, il s'accuse lui-même, veut descendre du trône. Les conjurés sont ses amis, ceux qu'il a comblés ; il s'offense et s afflige tour à tour ; il veut punir et ne peut s'y résoudre. Il s'y résoudrait pourtant, il va céder à la colère, quand l'aveu d'Emilie met le comble à la mesure. Alors, Auguste fait un effort sublime, il pardonne, et ce qui lui donne cette force, c'est le dernier coup qui le frappe. A l'excès de l'ingratitude, avec le sentiment de l'avoir méritée, il oppose l'excès de la clémence.
Don Carlos lui ressemble seulement en ceci qu'il pardonne par un effort de grandeur au moment où les conjurés le bravent le plus; mais, à part ce détail, la situation et les caractères diffèrent. Don Carlos est loin d'avoir la grandeur d'Auguste. Et d'abord, est-ce aux conjurés qu'il pardonne ? C'est plutôt à Hernani qu'il unit à dona Sol, renonçant à faire d'elle sa maîtresse. C'est une victoire remportée sur une amourette. Qu'était Carlos? Un libertin qui voulait une duchesse et l'avait prise de force à son amant. Mais quand il voit qu'il ne peut se faire aimer de dona Sol et qu'elle mourrait avec Hernani, il prend la résolution de laisser s'aimer les amoureux. Si lui, Carlos, eût aimé véritablement, la victoire eût été plus belle. Dans Corneille c'est l'ancien homme, l'ambitieux, l'homme jaloux du pouvoir qui s'agite une dernière fois dans la grande âme que les grandeurs humaines ne peuvent remplir et qui va devenir supérieure aux haines politiques. C'est Auguste tuant en