‹ Le drame romantiqueChapitre 88 sur 120 · LE LYRISME 2(W · texte numérisé non relu

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dessein trop large de peindre plutôt la vie que l'homme ; il ne condense pas, comme il le croit, la vie dans son drame, il la déploie ; le poète classique voit le dedans de l'homme, à peîne le dehors ; le poète romantique creuse moins l'âme de ses héros ; il les lance dans le drame pour voir comment ils se comportent, il les suit de l'œil, il les écoute, il note leur langage : il voit plutôt le dehors. Le poète classique, semble-t-il, avant de commencer son drame, a une idée : il sait ce qu'il veut étudier, quelle passion il fera agir. Corneille d'ailleurs sait, pour ses quatre ou cinq premiers drames, qu'il peindra la lutte de la passion et du devoir. Il semble que le poète romantique agisse autrement ; ses yeux sont tombés sur une anecdote, une ballade, une légende, un fragment de chronique ; il y voit des héros intéressants : il les prend et par la force de son imagination se les figure jetés dans l'action ; il les suit plus qu'il ne les dirige. Chemin faisant, se présentent à l'esprit de belles scènes, de belles tirades, de beaux coups de théâtre. Pourtant le poète a une idée : souvent il soutiendra une thèse politique, il donnera une leçon de morale sociale \ c'est même pour soutenir cette thèse et donner cette leçon qu'il a cherché un sujet dans la légende. Sa thèse, Corneille la dissimule, il n'en a qu'une d'ailleurs, la même qu'il soutient dans tous ses drames : élever l'âme. C'est tout différent. Déjà donc à l'origine du drame romantique la personne du poète apparaît dans la conception même de son œuvre : on voit qu'il pliera les hommes et les choses à sa thèse. On sentira tout le long du drame la prédication et le prédicateur.

La thèse morale à développer n'existe pas toujours à l'origine dans l'esprit du poète ; mais à propos de certains personnages, il se croira obligé de développer des thèses appropriées : ainsi il se souviendra régulièrement, quand il fera parler des vieillards féodaux, de leur faire vanter l'hospitalité antique, de leur faire regretter la liberté antique, fût-ce indifférent au drame. Si ces drames ne con-

tiennent pas de thèse, ils sont traités comme une épopée ; c'est un récit merveilleux de douleurs, de souffrances, de joies humaines, avec l'unique but de charmer et d'émouvoir par ce déroulement de poésie. Dans Hernani, par exemple, y a-t-il une conception première ? Où est l'étude psychologique que s'est proposée le poète ? quelle passion at-il voulu peindre ? Aucune. Au lieu de tirer les incidents des passions mêmes, il a d'abord pris et imaginé les incidents, et, jetés au milieu, seshéros vont, s'agitent, parlent, chantent,crient, souffrent ; et tout cela forme néanmoins un spectacle attachant. C'est ainsi qu'on compose une ballade, une ode. Bref,l'intrigue préexiste aux passions, les passions se développent dans le S6ns où l'intrigue le permettra, diverses souvent, variées comme la vie même. Herna?ii, est-ce l'amour ? est-ce la vengeance ? Tout cela à la fois. Est-ce le devoir domptant la passion ? Pas plus que la passion domptant le devoir. Ce sont surtout de belles scènes, de belles situations, de beaux cris, de beaux discours. Ruy Blas, c'est un rêve ; c'est le développement merveilleux d'un songe, mais non pas même l'étude d'un état d'âme. Ce plébéien, amoureux d'une reine, qui arrive à être grand seigneur et à se faire aimer, nous ignorons ce qu'il pense du présent et de l'avenir, de lui-même et des autres, jusqu'au jour où le rêve s'écroule. Dans Marion de Lorme^ pendant trois actes, le poète, oubliant l'étude psychologique, qui eût été pour un classique le sujet de la pièce, ne nous dit pas comment une courtisane peut être amenée à aimer d'un amour pur : ce changement d'âme, cette crise, ne compte pas ; mais en revanche nous avons l'histoire merveilleuse de Saverny, cru mort et qui vit, de Didier qui s'échappe et qui se fait reprendre, le tableau d'une troupe de comédiens qui se livre à une répétition devant un lieutenant criminel, la tentative de Marion pour sauver Didier.

On sent partout dans le théâtre romantique la main du poète qui vous conduit où il veut et ne vous laisse guère

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