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LE LYRISME

oublier ou sa thèse, ou ses vues sur la vie : c'est que son drame ne peut s'abstraire de son époque ; le fait seul de choisir pour protagoniste l'homme du peuple ou l'homme déshérité, c'est une thèse, donc c'est un peu du lyrisme ; le poète apparaît. Quand un épisode comique arrive inutilement ou traîne sur la scène plus longtemps qu'il ne faudrait, c'est encore du lyrisme, car alors la théorie du poète nous revient à l'esprit, et l'auteur se montre. C'est le défaut des drames qui sont faits sur une poétique : celle-ci se rappelle toujours à notre mémoire.

L'excès du lyrisme se voit manifestement dans les Burgraves : il n'y a point de drame, mais une suite de tableaux de la vie héroïque où les personnages récitent des vers magnifiques.

Le drame romantique est encore lyrique dans l'exécution. Le poète, qui ne sait pas s'abstraire assez de son drame, ne sait pas, comme il le faudrait, s'abstraire entièrement des caractères qu'il compose. Aussi, il n'y a guère de variété dans les caractères romantiques ; les grands premiers rôles se ressemblent tous par certains côtés, parce que l'auteur s'y incarne trop. Hernani, Didier, Ruy Blas, sont presque le même homme.

Si nous entrons dans les détails, le lyrisme se rencontre aussi : défaut moins grave alors parce qu'il touche moins aux parties vitales du drame. Ainsi, les monologues sont de brillants morceaux lyriques. Les personnages expriment souvent des idées qui ne sont pas celles de leur temps, mais celles de l'auteur. Il est certain que parfois Hernani, Ruy Blas parlent en révolutionnaires de 1830, que Triboulet dit aux seigneurs des vérités qu'on ne leur dira guère avant 1789 ; que les admirables réflexions de don Carlos sur le monde féodal et sur la fragilité des empires sont d'un poète plus que d'un homme de guerre, que Ruy Blas n'a guère pu exposer aussi nettement et aussi largement la décadence de l'Espagne et ses causes ; que Barberousse n'a

pu voir aussi clair dans la situation de l'Allemagne du xiip siècle ; que, dans Marion de Lorme (vi, 8 ; v, 4), l'Angely et Didier trouvent tous deux sur la misère de l'homme et sur la mort des réflexions philosophiques habillées de bien beaux vers qu'ils n'eussent pas faits aussi beaux sans Victor Hugo.

Mais, en général, il suffit que ces morceaux tiennent suffisamment à la trame du rôle ; ils ne semblent pas trop déplacés, et enfin ce sont de grandes beautés. Le lyrisme de détail est souvent une façon d'agrandir le drame ; d'ailleurs au bout d'un siècle on ne saisira plus guère le caractère lyrique de bien des morceaux.

Malgré leur antiquité relative, vous découvrirez tout autant dans les classiques ce lyrisme de détails et d'allusions, qui tranche encore sur l'anachronisme général des passions et des mœurs. Voici, par exemple, des réflexions sur la chute d'un grand empire :

Je songe quelle était autrefois cette ville

Si superbe en remparts, en héros si fertile,

Maîtresse de l'Asie, et je regarde enfin

Quel fut le sort de Troie, et quel est son destin.

Je ne vois que des tours que la cendre à couvertes,

Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes !

Est-ce Pyrrhus qui parle ici, ou le poète, qui à ce moment verse cette larme sur la misère humaine ?

Quand Néron offre à Junie d'être sa maîtresse et qu'elle déclare n'avoir mérité « ni cet excès d'honneur ni cetteindignité », n'est-ce pas d'un bout à l'autre, dans les quinze vers qu'elle prononce, une favorite vertueuse de Louis XIV qui refuse la place de la reine, cette place « dont une autre, enfin, remplit la majesté ? »

Est-ce Bérénice qui dépeint la grandeur de Titus ou Racine celle de Louis XIV ?

De cette nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur ?

Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur? etc.

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