LE LYRISME
et croit-on que les contemporains, quand ils applaudissaient cette tirade, n'applaudissaient pas le roi lui-même ?
Agrippine et Livie n'ont-elles pas aussi un peu trop étudié l'histoire à l'avance, quand elles font, Tune à Néron, l'autre à Auguste, ces deux fameuses prédictions d'opprobre indélébile et de gloire immortelle ? Est-ce Mithridate qui voit si bien quelle guerre il faut faire à Rome ? Est-ce Polyeucte ou un janséniste qui disserte sur la grâce?
Racine mérite autant l'épithète de lyrique, dans ce sens, que Victor Hugo, car le grand roi perce sous le masque de tous ses princes, La Vallière, la Montespan, sous toutes ses héroïnes. C'est même abuser du droit qu'a le poète de se substituer lui ou son époque au personnage et au temps qu'il représente, que de faire parler Néron ainsi :
Tu le sais bien, Narcisse....
Et c'est cette vertu, si nouvelle à la cour,
Dont la persévérance irrite mon amour.
Quoi ! Narcisse, tandis qu'il n'est point de Romaine
Que mon amour n'honore et ne rende plus vaine,
Qui, dès qu'à ses regards elle ose se fier,
Sur le cœur de César ne les vienne essayer....
ou de lui faire dire à Junie ces galanteries si délicates où Louis XIV fait sa déclaration à l'humble et douce La Vallière :
Quoi ! madame, est-ce donc une légère offense De m'avoir si longtemps caché votre présence? Pourquoi, de cette gloire exclu jusqu'à ce jour, M'avez-vous sans pitié relégué dans ma cour?
Ecoutez encore Racine : ne dirait-on pas qu'il prêche la chute à celles qui résistent encore :
Et je vous nommerais, madame, un autre nom, Si j'en savais quelque autre au-dessus de Néron...
Bérénice demande à Titus un simple soupir, Bérénice, c'est-à-dire Mllc Mancini, ou quelque autre :
Ah ! Titus, car enfin l'amour fuit la contrainte... Un soupir, un regard, un mot de votre bouche, Voilà l'ambition d'un cœur comme le mien...
Je ne parle pas d'Esther pour les allusions et du récit de Théramène pour la complaisance des détails lyriques.
J'aurais aussi trop beau jeu 3i je montrais le défaut d'art dans certains caractères de Corneille, quand le rôle tragique est une série d'études du personnage sur lui-même avec force remarques philosophiques, ou bien une suite de plaidoyers subtils, qui fait souvent de la tragédie un enchaînement de conversations élégantes, ingénieuses, calquées sur celles de l'hôtel de Rambouillet, où l'on cherche le fin du fin ; témoin la Sabine d'Horace qui pourrait être si touchante, et qui disserte tant avec des refrains formules où l'on voit clairement l'excès de ce système, abusant de l'analyse psychologique. Ces personnages qui raffinent, creusent, argumentent, annoncent qu'ils vont exposer l'état de leur âme et moralisent avec des sentences générales, ont des défauts aussi visibles que les héros romantiques.
En somme, le lyrisme, dans la conception du drame, est un plus grave défaut pour le théâtre romantique que le lyrisme dans les détails. Le grand tort d'Hugo a été, là encore, de se laisser duper par les formules ; il n'a pas vu que la noblesse du drame était d'être le drame de la conscience; et que, s'il était bon de ne pas outrer la formule psychologique, de mêler un peu, comme Shakspeare, le drame de la vie à celui de l'âme, il ne fallait pas subordonner le second au premier. Voilà en quel sens être lyrique constitue pour le drame romantique un vice fondamental.