LE MÉLODRAME
arriver à ce résultat : un bouffon tenant le roi sous son pied, quels ressorts de mélodrame mis en œuvre !
Quand l'antithèse violente se trouve, non plus entre deux personnages, mais dans un seul, le mélodrame naît encore. Lucrèce Borgia est un monstre plein d'amour ; soit, mais le contraste de ce monstre et de ce sentiment si pur est mélodramatique ; l'émotion chez une pareille femme détonne comme une note fausse, en dépit de l'auteur ; et ce moyen de toucher doit être rangé parmi les moyens mélodramatiques.
D'autres héros romantiques sont encore mélodramatiques sans être constitués par une antithèse ; le mélodrame est dans l'allure trop heurtée et trop forte de la passion. Nous avons déjà vu que le rôle de Hernani opposé à celui du roi prête au mélodrame par l'antithèse ; le caractère même d'Hernani y prête aussi par ce fait que les passions fortes se trouvent dans un bandit. Le héros tragique peut vouloir enlever une femme, il l'emmènera dans un palais ; lehéros de mélodrame, étant bandit, l'emportera dans les montagnes au milieu des balles ; le héros tragique peut aimer, souffrir, désespérer ; Hernani le bandit a des élans d'amour furieux et des éclats de colère épouvantables. Hernani et Didier, ces héros sombres, emportés, fatals, touchent au mélodrame par l'excès de leurs passions, par leurs attitudes théâtrales, par leurs éclats de voix, par leurs subites fureurs et leurs abattements excessifs.
Le mélodrame est ainsi la source de graves défauts ; il en produit de plus graves encore.
Le théâtre romantique offre souvent un tableau mélodramatique de la vie par l'excès du mouvement, les complications de l'intrigue, par l'abus du tragique, des idées de mort, des duels, des empoisonnements, des assassinats.
Le théâtre classique se contentait, pour représenter les luttes de la vie morale, d'un petit nombre de situations et d'une intrigue simple qui presque toujours peut se résumer
en deux mots : la pièce en effet est l'exposé d'une crise. Quels sont les faits matériels du Cid? Une dispute, un duel, où succombe le père de Chimène, le récit de la bataille qui a fait de Rodrigue le sauveur de l'Espagne, la démarche de Chimène et le jugement du roi. Dans Horace ? le récit du combat, et le meurtre de Camille : hors ces deux faits, ce ne sont que des événements moraux. Pour exposer la lutte du devoir et de la passion, il suffit à Corneille d'un malheur qui sépare deux amants, d'un changement de religion qui détache Polyeucte de ce monde. Il faut plus de quelques mots pour exposer les sujets romantiques.
Le mélodrame s'y épanouit partout ; souvent il forme les mille fils de l'action laborieusement tissée. Ce n'est pas assez que des passions d'exception se développent dans des circonstances étranges, tous les incidents sont extraordinaires. Le spectateur est à chaque instant surpris, inquiété , stupéfié par le merveilleux , l'inconnu, le mystère, les déguisements, les substitutions,yle spectacle pour les yeux.
Les amants, par suite de la situation première .inventée par le poète, pénètrent chez leur maîtresse par des portes dérobées comme Hernani, par la fenêtre comme Didier, ou conduits par des inconnus qui ouvrent toutes les portes, comme Rodolfo chez Catarina. Les rois en bonne fortune s'y cachent dans des armoires ; les rivaux s'y battent en duel chez leur maîtresse même, et, surpris par le mari ou le tuteur qui arrive à grand bruit avec ^flambeaux et valets, se jouent de lui, et se font héberger /le reste de la nuit. Les amants,- tout le monde s'y déguise. Hernani, grand seigneur déjà déguisé en bandit, se dérrmàfl^nj)^r[n j2nur pénétrer chez don Ruy, il déguise le roi enjjanplil, pour -Uv4aire^échapper, il se déguise encore N - en conspirateur. Don Ruy se déguise en masque « qui revient de l'enfer ». Didier et Marion sont déguisés en comédiens pour fuir la maréchaussée ; Saverny fait le