LES ACCESSOIRES DE MELODRAME
mort, et se déguise en officier du régiment d'Anjou avec un emplâtre sur l'œil ; François Ier se déguise en écolier pour suivre les femmes et pour aller dans les mauvais lieux ; Triboulet le bouffon se déguise en bourgeois pour aller chez lui, à moins que le bourgeois Triboulet ne se déguise en bouffon pour paraître à la cour ; Blanche se déguise en jeune cavalier pour sauver son amant et se faire tuer à sa place. Lucrèce Borgia se masque pour courir après son fils, et don Alphonse se masque pour courir après Lucrèce Borgia.
Dans Marie Tudor, l'homme condamné à mort est tout entier caché sous un voile noir ; les uns croient que c'est Fabiani, les autres que c'est Gilbert, et tout l'intérêt du dernier tableau repose sur ce tour de passe-passe. Quand Ruy Blas paraît en laquais de don Salluste, pour lui-même il est déguisé : c'est la première fois que grand homme en herbe porte la livrée ; il l'est aussi pour le spectateur qui, à son langage, ne prend pas une minute cet homme-là pour un laquais. Bientôt don Salluste l'habille en César de Bazan. Ruy Blas reprendra au Ve acte la livrée de laquais pour mourir ; à quoi bon d'ailleurs ? ce n'est pas le laquais Ruy Blas qui s'empoisonne, c'est le ministre, c'est le grand homme victime de la fatalité de sa naissance ; aussi, — car le drame romantique a recours à ces petites combinaisons, — le costume de laquais est couvert d'une sorte de robe noire qui le dissimule ou le laisse voir suivant le besoin.
A côté des déguisements, les portes secrètes et masquées, lesarmoiresjouentun rôle considérable dans Lucrèce Borgia , Angelo, même dans les drames en vers, Uernani, Ruy Blas. Tout l'outillage du mélodrame, c'est-à-dire tout ce qui peut saisir les nerfs, tout ce qui peut assombrir le drame, effrayer le spectacteur comme on effraie un enfant en faisant la grosse voix, se trouve dans le drame romantique ; on y voit des conspirateurs entrer « en grands manteaux,
chapeaux rabattus », dans les ténèbres ; un domino noir masqué traverse un bal, s'arrête immobile quand on lui parle ; on voit dans ses yeux « luire une flamme », il répond d'une voix « sépulcrale autant qu'on le peut dire ». Le IV* et le Ve acte do Le Roi s amuse ne sont qu'un long mélodrame. Le théâtre représente la masure de Saltabadil de façon qu'on voie du dehors tout ce qui passe au dedans ; il y a deux lieux sur la scène en même temps, et même trois, car la masure a deux étages et nous voyons ce qui se passe dans tous les deux. C'est un décor que le drame eût dû laisser au mélodrame. Bientôt le ciel se couvre, la nuit se complique d'orage et d'éclairs, des coups de tonnerre retentissent, dans ce milieu effrayant se passe une action épouvantable ; le bandit aiguise son couteau pour frapper l'hôte qui frappe à la porte ; on voit Triboulet venir et le bandit lui passer un cadavre empaqueté dans un, sac ; Triboulet piétine sur ce sac qui contient sa fille. Il la reconnaît à la lueur des éclairs. La tragédie, on peut l'affirmer, n'a pas besoin, quelque système qu'elle adopte, de ces horreurs. Elle n'a peut-être pas besoin non plus des cinq cercueils, du drap noir, des pénitents, des cierges de Lucrèce Borgia, du cortège funèbre de Marie Tudor. Une fois dans cette voie, elle irait loin. Il faut que les plus grands spectacles de la tragédie soient les passions et l'intérieur de l'âme. Le mélodrame est quelquefois dans la vie, mais il ne faut pas aller l'y prendre. Ainsi l'appareil du mélodrame peut paraître à sa place dans A?igelo, à cause du lieu et du temps, mais pourquoi l'auteur choisit-il ce lieu et ce temps ? Le vrai drame dans Angelo, ce n'est pas sa situation de podesta aux mains de Venise, celle qu'il expose dans la première journée, mais sa situation de mari jaloux, altéré de punir une femme qu'il croit coupable. A quoi donc servent la porte secrète, la clé de Tisbe, l'homme du Conseil des Dix, si terrible qu'on meurt presque pour l'avoir regardé, et les allées et venues à travers les murailles ? Tout cet