‹ Le drame romantiqueChapitre 94 sur 120 · LE PERSONNAGE DE MÉLODRAME : SIMON RENARD · texte numérisé non relu

LE PERSONNAGE DE MÉLODRAME : SIMON RENARD

appareil n'est donc qu'un accessoire mystérieux et effrayant, bon pour la foule du boulevard à laquelle le drame romantique a trop sacrifié. Homodei n'est dans le drame que pour dénoncer Catarina, elle pouvait être dénoncée autrement. Le mélodrame enlevé dans Angelo, il ne reste qu'une intrigue bourgeoise assez pauvre, rien d'héroïque duns les passions, rien qui exige des héros historiques ; le poison, le billot, la hache, l'espion, les portes secrètes : déguisement de cavalcade jeté sur une action trop nue.

A côté des accessoires de mélodrame, il y a le personnage de mélodrame dont le théâtre romantique a souvent fait usage.

Le personnage de mélodrame est ou bon ou méchant, c'est l'homme providentiel ou le traître. Le traître, l'espion, poussé par le ressentiment et poursuivant ténébreusement son œuvre de vengeance, a saisi tou3 les secrets de ceux autour desquels se meut sa haine ; il sait toute leur vie, il a la clef de toutes leurs portes. L'homme providentiel est un homme de cœur qui s'est donné une tâche, une réparation à faire, un crime à punir, et qui fait servir à une œuvre bonne les procédés que l'autre applique au mal.

Ce personnage ténébreux fait un grand effet sur la foule, il aide aussi beaucoup le poète embarrassé de son exposition en venant dire à un autre personnage : « Je sais tout, vous vous appelez ainsi, vous avez fait ceci et vous voulez cela. »

Simon Renard, par exemple, dans Marie Tudor est l'homme profond qui mène toute l'action comme un dieu invisible. Il tient les fils do l'intrigue, et combien compliquée ! Légat de l'empereur à Londres, il représente auprès de la reine d'Angleterre son futur mari, le prince d'Espagne. Or la reine a un amant, Fabiani. Cet aventurier,

Simon Renard doit le détruire. Tout le sujet est là. Comment s'y prend-il ? Comme Dieu, tout simplement ; il voit tout, il sait tout, il est présent partout, et il ourdit une machine compliquée comme un univers, qui s'appelle l'intrigue romantique.

Nous le voyons d'abord, préoccupé de son œuvre, errer à la recherche d'un homme, l'homme « difficile à trouver ». Il le cherche, comment ? En se promenant la nuit. Voici ce qui se passe sous ses yeux, fort à point. Paraissent l'ouvrier Gilbert et sa fiancée, Jane. Simon Renard voit tout, entendtout.il entend donc que Gilbert aime Jane plus que la vie et que Jane ne l'aime qu'à moitié. Il apparaît pour se mêler à la conversation, prononcer des paroles effrayantes et disparaître. Ainsi l'Angely dans Marion de Lorme, pareil à ces diables qui sortent d'une boîte, se dressait pour prononcer d'une voix lugubre quelque prédiction fatale. Jane ramenée chez elle, Gilbert est abordé par un mendiant juif, autre personnage de mélodrame ; notez bien que Simon Renard invisible voit tout, entend tout. Ce Juif de mélodrame rôde, lui aussi, pour une œuvre ténébreuse, lui aussi sait toutes les petites affaires de chacun. Il ordonne à Gilbert de veiller autour de sa maison et d'accourir s'il entend crier main-forte. Gilbert éloigné de quelques pas, survient Fabiani ; le Juif omniscient lui raconte sa propre histoire à lui Fabiani, depuis Naples et Madrid ; il raconte même ce qui se passe dans la conscience de Fabiani, puis l'histoire des biens de lord Talbot que Fabiani s'est fait donner, l'histoire de Jane dont Fabiani sait la vie mystérieuse, et qu'il est en train de déshonorer afin qu'elle ne puisse jamais remonter à son rang ; enfin, et c'est là l'important, il lui parle de ces papiers, constatant la naissance de Jane, que Fabiani espère perdus à jamais, mais qu'il voudrait, s'ils existent encore, avoir en sa possession pour les empêcher de se produire ou les produire lui-même au moment favorable,

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