LE PERSONNAGE DE MÉLODRAME : SALLUSTE
de la reine, surprendre la reine dans une situation telle qu'elle soit déshonorée. Le moyen ? survenir, quand elle aimera Ruy Blas assez pour se rendre à un appel pressant et commettre l'imprudence de sortir du palais. Ce rendezvous, il faut qu'il soit donné dans la petite maison du faubourg qui est à Salluste, pleine de trappes et de portes secrètes. Il arrivera là comme le démon et tiendra dans ses griffes la reine d'Espagne déshonorée. Mais ce rendezvous, Ruy Blas ne le donnera pas, car il aimera. Il faut donc que Salluste n'ait plus besoin de lui l'heure venue ; que Salluste puisse faire venir la reine. Comment ? Il fait écrire par Ruy Blas, secrétaire inconscient, ce fameux billet adressé, dit-il, à dona Praxedis, et qu'il fait signer César ; mais si Ruy Blas, une fois grand d'Espagne, ministre peutêtre, refusait d'obéir, ne reconnaissait plus Salluste pour son maître ? Il faut donc avoir contre lui une preuve irrécusable ; et il fait écrire et signer à Ruy Blas cet étrange billet où Ruy Blas se reconnaît laquais et s'engage à servir son maître en bon domestique. Dès lors, le marquis de Finlas tient tous les fils dans sa main. Les personnages ne sont plus que des pantins qui lui obéissent. Ruy Blas devenu ministre et amant de la reine, il suffira à Salluste de se montrer pour tout faire crouler ; il a fait un prince du laquais, il refera un laquais du prince.
Il est inutile de faire sentir l'invraisemblance. Il n'est pas de scélérat capable d'ourdir en un moment une pareille trame, de tout prévoir et de tout préparer d'aussi loin. Les mesures de Salluste sont trop bien prises ; il ne croit pas un instant que Ruy Blas s'oppose à ses desseins, et il a tort.
Ce plan ne s'accomplit pas d'ailleurs sans de nombreuses traverses qui constituent le quatrième acte. C'est l'arrivée imprévue de César, l'idée qu'a Ruy Blas de prévenir la reine par Guritan ; mais tous ces incidents ne sont là que pour compliquer l'intrigue et amuser la foule. Ce IVe acte est du
grotesque pur, un intermède où se joue l'habileté éblouissante du mélodrainaturge et la verve étincelante du poète, non sans inconséquences pourtant. Enfin don Salluste arrivera à temps pour tout réparer ; César escamoté une seconde fois, le drame, arrêté pendant un acte, marchera vers le dénoûment, dénoûment encore plein de surprises. Pur mélodrame. Dès qu'il faut rattacher à la réalité cette histoire merveilleuse de valet amant d'une reine, l'invraisemblance éclate de toutes parts. C'est un rêve de poète qu'on a par force encadré dans une intrigue de Ponson du Terrail.
Homodei ressemble beaucoup à Salluste, dont il est une première ébauche. Ce sbire, qui a vainement poursuivi Catarina de ses déclarations, a juré de se venger. Comme Salluste veut que la reine d'Espagne soit surprise et deshonorée, Homodei doit arriver à ce que Catarina soit surprise avec son amant par son mari ; mais il veut qu'elle soit tuée par son mari, il veut la vengeance même, tandis que Salluste cherche surtout le plaisir de la vengeance. Il s'agit donc pour perdre Catarina de conduire Rodolfo chez elle, et de la faire surprendre par son mari ; mais c'est un peu simple pour des gens de Venise. Homodei trouve bien plus intéressant de les faire surprendre par Tisbe, de mettre les deux rivales aux prises. Tisbe appellera Angelo, Homodei en est sûr, et Rodolfo ne pourra plus s'en aller, car Homodei, espion du Conseil des Dix, connaît un passage secret par lequel il conduira Rodolfo chez Catarina sans lui enseigner le retour. Homodei aborde donc Rodolfo, avec l'indispensable exorde : Vous vous appelez Rodolfo, vous voulez ceci, vous avez fait cela, etc.. Mais le plan d'Homodei manque une première fois par le crucifix qui sauve Catarina. Homodei lui-même est assassiné (il faut bien se débarrasser de lui dès ce moment), mais il a le temps de faire parvenir au podesta un billet de Rodolfo à Catarina. Fureur du podesta. Appareil mélodramatique d'une ven-