‹ Le drame wagnérienChapitre 10 sur 18 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

« Dans la grande et universelle œuvre d'art de l'avenir, il y aura éternellement du nouveau à inventer (1) ». C'est en nous inspirant directement de ces paroles de Wagner, que nous nous mettrons sur la voie la meilleure pour continuer d'étudier ses œuvres, celles de la seconde période, que nous allons maintenant passer en revue. Je n'ai nullement le dessein de dresser une sorte de catalogue de toutes les beautés qu'elles renferment. Cela ne serait d'aucune utilité. Quant aux interprétations et aux commentaires savants qu'on pourrait faire à leur sujet, n'auraientils pas toujours le défaut de ne faire qu'aboutir^ après mille détours, et d'une manière encore bien imparfaite, au but que l'œuvre d'art à elle seule atteint directement et sans effort? Ne convient-il pas

(1) In dem grossen allgemeinsamen Kuustwerk der Zukunft wird ewig neu zu erflnden sein.

mieux en présence de l'artiste de rester nous-mêmes artistes : et nous ne le serons qu'autant qu'écartant dès l'abord toute prévention, nous chercherons à aller droit au cœur de l'œuvre que nous voulons pénétrer, c'est-à-dire, ici, aller droit au drame. Nous y verrons l'artiste à l'ouvrage, et il nous suffira de l'avoir vu pour nous convaincre par nous-mêmes de cette vérité : que pour l'œuvre d'art de l'avenir, la source de l'invention ne tarira jamais.

Il y a vraiment lieu d'être stupéfait de l'inanité de notre éducation, lorsqu'on constate le nombre infini de malentendus auxquels on se heurte en présence d'un cas artistique aussi clair pourtant, et aussi facile à pénétrer, que l'est le cas de Wagner. Il semble même que les malentendus augmentent à mesure qu'ils devraient le moins exister : par exemple, au sujet des drames de sa maturité. A l'exception d'un très petit nombre de gens intelligents, nous ne trouvons, d'un côté, que de stupides adorateurs, qui sous l'impression produite par ces œuvres grandioses tombent le front dans la poussière, comme à demi écrasés; et, de l'autre côté, des gens dont le goût est si incroyablement hébété, que ces miracles de l'art ne font aucune impression sur eux, et qu'ils n'arrivent à y voir que de l'excentricité et de l'aberration. Pour être juste, il faut dire qu'il y a encore un troisième groupe, celui des gens qui au fond de leur cœur admirent vraiment ces œuvres, mais qui sont d'avis que l'enthousiasme est chose de mauvais ton, et qui, par crainte d'être ridicules, entretiennent

soigneusement l'anémie de leur cœur. Tout cela est bien attristant. Nous avons appris beaucoup de choses, mais nous semblons avoir oublié de réfléchir à la façon dont on doit se conduire avec le génie. Jamais âme d'artiste ne fut plus indépendante et plus fière dans son indépendance que l'âme de Richard Wagner, et il n'y a que des hommes libres, comme il l'était, et passionnés d'art comme lui, qui soient capables de le comprendre et de l'aimer, lui et son art. Celui dont la vue artistique n'est pas nette et franche, ne saura pas reconnaître la prodigieuse grandeur de Wagner ; et celui dont le cœur n'est pas fier ne comprendra jamais qu'aucune grandeur, dans le domaine de l'art, ne saurait constituer une barrière infranchissable.

Ces opinions, je les exprime ici, pour tâcher de bien faire ressortir les deux dangers qu'il y a à éviter dans l'étude des chefs-d'œuvre : les panégyriques, et la critique. Les panégyriques sont évidemment sans la moindre utilité, puisqu'ils ne nous font point faire un seul pas en avant dans la compréhension des œuvres. Mais ce que nous entendons habituellement par le mot critique, est tout aussi inutile, car l'unique résultat qu'on en tire, c'est d'apprendre ce qui dans une œuvre plaît ou déplaît à un monsieur X... quelconque. Ces deux procédés du panégyrique et de la critique sont et resteront éternellement tout à fait stériles. Si au contraire, dans le cas qui nous occupe ici, nous nous plaçons au point de vue indiqué par Wagner, nous prendrons pour

point de départ son idée du drame né dans le sein de la musique, idée qui est en elle-même et sans comparaison possible son plus beau titre de gloire. Considérant ensuite les œuvres de sa maturité comme les premiers essais de création artistique dans ce nouveau genre, et comme des preuves vivantes que,(( dans cet art, il doit toujours y avoir du nouveau à inventer », alors vraiment nous pourrons faire quelque chose d'utile. Conduits par "Wagner, — qui doit tout de même nous inspirer une tout autre confiance que ses panégyristes ou ses critiques, — nous verrons notre horizon s'étendre de plus en plus. D'après Fexemple que nous fourniront ses œuvres, nous constaterons que ce nouvel art atteint des régions jusqu'ici inaccessibles, et qu'il dispose de moyens d'expression dont le maître lui-même n'a tenté d'utiliser qu'une partie, on pourrait même dire une faible partie, car par leur nombre et leur nature ils semblent illimités. Par contre-coup nous apercevrons de mieux en mieux les éternelles beautés que renferment les œuvres de Wagner ; nous serons de plus en plus persuadés qu'il faut y voir, comme dans toute œuvre d'art suprême, une véritable révélation, car elles prennent leur source dans un monde qui est au-delà du monde de la logique, et bien à l'abri de nos petites critiques ou de nos éloges.

C'est donc le genre d'étude que je viens d'indiquer, que je vais tenter dans les pages suivantes. Mais ici encore je ne donnerai que des indications. Tout mon effort consistera à tâcher d'amener le lecteur à pen-

ser par lui-même, à le mettre sur le chemin d'observations qu'il pourra faire lui-même, car je suivrai une méthode qu'on pourra qualifier de fragmentaire, puisque je me contenterai de choisir dans chaque œuvre un ou deux points qui m. 'auront paru être les plus caractéristiques, et que je laisserai complètement le reste de côté. Si en effet on prétendait faire une étude un peu complète, dans le sens que j'ai indiqué, des quatre drames de la seconde période, il y faudrait plusieurs volumes comme celui-ci. Quant à ce qui concerne la terminologie, je prie qu'on me permette de continuer à me servir des expressions dont j'ai déjà fait usage dans les chapitres précédents. Elles ne sont pas très exactes, je le sais bien, mais elles facilitent le discours. Je continuerai donc à parler du « poète» et du «musicien », de « l'homme extérieur » et de « l'homme intérieur », comme si c'étaient des entités distinctes, et quoique précisément dans le drame wagnérien ils aient pris conscience de leur intime union. Du reste, cette distinction est justifiée par la différence des moyens d'expression ; et c'est au lecteur à ne pas prendre la chose d'une façon superficielle.

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