ART ET PHILOSOPHIE
Il n'est pas inutile de se rappeler ici ces paroles de Kant : « C'est déjà une grande et indispensable marque de perspicacité et d'intelligence, que de savoir quelles questions on peut raisonnablement poser » (1). Car enfin cette question que l'on a souvent agitée : les œuvres de Wagner contiennent-elles une philosophie ? est en elle-même tellement contraire au bon sens, qu'il devient bien difficile d'y répondre. Raison de plus, cependant, pour ne pas se soustraire à ce devoir.
Sans avoir besoin d'y avoir longuement réfléchi, beaucoup de gens sentent d'instinct que le véritable artiste a des liens de parenté avec le vrai philosophe. Et si l'on veut se rendre compte exactement de la nature de cette parenté, rien n'y aidera mieux que de comparer entre eux certains hommes choisis en-
(1) « Es ist schon ein grosser und noethiger Beweis der Klugheit und Einsicht, zu wissen, was man vernuenftiger Weise fragen solle. »
tre tous, comme par exemple de comparer Beethoven à Kant, et Wagner à Schopenhauer ; car le rapport qui peut exister entre l'œuvre d'art et le système philosophique, est identiquement semblable à celui qui existe entre les génies mêmes par qui l'un et lautre ont trouvé leur expression. Certes, on ne peut pas prétendre que ce soit une contradiction proprement dite, qui existe entre eux; mais il faut bien reconnaître qu'ils sont cependant diamétralement opposés les uns aux autres, comme le sont les deux pôles d'un globe, ou, disons plutôt, comme l'homme est opposé à la femme. Aussi, une œuvre d'art qui serait de la philosophie, en même temps qu'elle est une œuvre d'art, serait une chose aussi monstrueuse que l'est un hermaphrodite.
Ce qui établit un lien entre la philosophie et l'art, c'est essentiellement ceci : que l'œuvre d'art fournit au penseur une image purifiée et très intense du monde intérieur. Grâce à cette image, le regard pénètre jusqu'au-delà de l'apparence individuelle dont l'entendement revêt le phénomène ; et le philosophe se trouve en contact avec l'essence intime et invisible des choses. De môme que la logique, la psychologie, la méthodologie, etc., ont été édifiées en prenant comme appui les mathématiques et les sciences naturelles, de même, la métaphysique la plus élevée a besoin de l'art pour atteindre aux notions les plus profondes. Et ce qui fait surtout la grandeur de Schopenhauer, c'est d'avoir clairement reconnu cette vérité. Il a écrit en effet : a Toute œuvre d'art, à propre-
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ment parler, tend à nous montrer la vie et les choses telles qu'elles sontdansleur réalité. Mais cette réalité, tout le monde ne peut la saisir immédiatement, à cause du voile des accidents objectifs et subjectifs qui la recouvre. C'est ce voile que l'art déchire (1)... La haute dignité et Timportance de l'art... consistent en ce qu'il nous procure essentiellement la môme chose que ce que nous montre le monde visible, mais d'une manière plus condensée, plus achevée, avec choix et réflexion (2j... Les œuvres des arts plastiques et dramatiques contiennent toute sagesse (3)... La philosophie a échoué si longtemps à se constituer, parce qu'on a cherché à l'édifier sur le terrain de la science, au lieu de choisir celui de l'art (4)... » Je le répète : les sciences offrent à la contemplation philosophique l'image nette et précise du monde extérieur, tandis
(1) « Das Kunstwerk ist eigentlich bemueht, uns das Leben und die Dinge so zu zeigen, wie sie in Wahrheit slnd, aber, durch den Nebel objektiver und subjektiver Zafaelligkeiten hindurch,nicht von Jedem unmittelbar erfasst werden koennen. Diesen Nebel nimmt die Kunst hinweg. » (II. 404.)
(2) « Der hohe AYerth und die Wichtigkeit der Kunst besteht darin... dasssie wesentlich das Selbe, nur concentrirter, vollendeter, mit Absicht und Besonnenheit, leistet, was die sichtbare Welt selbst. » (1.315.)
(3) « In den Werken der darstellenden Kuenste ist aile Weisheit enthalten. » (II, 464).
(4) « Die Philosophie ist so lange vergeblich versucht -worden, weil man sie auf dem Wege der "Wissenschaft;, statt auf dem der Kunst suchte. » (Fragments posthumes.)
que l'art lui offre l'image lumineuse du monde intérieur. Et ceci est vrai d'une façon générale pour tout art cfui mérite véritablement le nom d'art.
Mais quand il s'agit spécialement de l'art de Wagner, il ne faut pas oublier les considérations suivantes : 1° cet art est le plus universel de tous ; 2° il réunit un ensemble de conditions qui font de lui l'art le plus pur ; 3° le génie merveilleux de Wagner confère à ses œuvres une valeur intensive qu'il n'est pas facile d'évaluer. — D'après cela nous pouvons donc présumer que les œuvres de Wagner « contiendront toute sagesse )>, comme dit Schopenhauer ; et que cette sagesse, et ce sens le plus intime du monde, nous seront révélés à un degré de clarté insoupçonné jusqu'à maintenant.
Il n'en reste pas moins vrai que venir prétendre que les œuvres de Wagner « contiennent une philophie », est tout aussi absurde que de dire par exemple que « le monde contient une philosophie ». Il est de toute évidence que cette propositionne peut avoir aucun sens ; car la philosophie n'a pas d'existence ailleurs que dans le cerveau du philosophe ; le monde est le monde, et rien de plus ; et que la raison du penseur aille d'abstraction en abstraction et se construise un système, cela ne concerne en rien le monde ; ce cerveau qui fonctionne est tout simplement un de ses phénomènes; et on ne peut dire que le monde contient une philosophie, qu'en tant qu'il contient l'homme qui s'est créé cette philosophie. Or, le rapport qui existe entre l'œuvre d'art et la philoso-
phie, est tout à fait analogue à ce rapport entre le monde et la philosophie.il se peut que l'œuvre d'art excite en nous le goût de la pensée, et que, nous fournissant un aperçu du monde intérieur plus lumineux qu'aucun autre ayant précédé, et nous faisant ainsi pénétrer plus profondément le mystère du monde, elle soit donc, par l'impression qu'elle nous laisse, comme un point de départ pour notre cerveau, qui reprend alors sa fonction normale, et peut arriver ainsi à se forger toute une chaîne de notions abstraites, comme il peut s'en forger en prenant n'importe quelle base. Mais vouloir déduire de ce processus, que cette chaîne gisait toute forgée dans l'œuvre d'art, ou simplement que tous ses éléments s'y trouvaient épars, c'est vraiment là trop de modestie de la part de qui ne la doit en réalité qu'à soi-même. . . Non, cher philosophe, ce que tu as créé là, c'est ton œuvre propre, et non pas celle d'un autre. Car l'artiste, lui, n'a pas fait autre chose que de voir l'univers; voir étant pour lui la fonction normale, comme la tienne est de periser !
Ce qu'il y a de curieux, c'est que ce malentendu soit survenu tout particulièrement au sujet de Wagner et de Schopenhauer, qui auraient semblé devoir y échapper plus que personne, puisque leurs écrits prouvent qu'ils ont tous les deux reconnu le plus clairement du monde quelle barrière infranchissable sépare l'abstraction de l'intuition*
« L'art, a dit Wagner, cesse, au fond, d'être de l'art, toutes les fois que, par la réflexion, nous l'envi-
sageons comme tel » (1). Schopenhaiier, en sa qualité de philosophe, consacre naturellement de plus amples développements à ce sujet. 11 écrit : « Quelle que soit dans la pratique l'utilité de la notion abstraite, quelles qu'en soient les applications, la nécessité et la fécondité dans les sciences, elle n'en reste pas moins éternellement stérile pour l'art. Tout au contraire, l'idée — (au sens platonicien du mot) — est la source véritable et unique de toute œuvre d'art digne de ce nom (2)... Or les idées sont essentiellement chose d'intuition (de contemplation), ce qui ne saurait être épuisé par des déterminations précises. On ne peut donc les communiquer que par la voie intuitive, qui est celle de l'art... La simple notion abstraite est, au contraire, quelque chose que la pensée suffit pleinement à saisir, à déterminer, à épuiser...; vouloir l'exprimer dans une œuvre d'art, c'est faire un détour bien inutile, c'est tomber dans cette faute, que nous blâmions tout à l'heure, de jouer avec les ressources de l'art, sans en connaître le but... Si donc à l'examen d'une œuvre... à travers la richesse des procédés artistiques, nous voyons
(i) « Die Kunst hoert, genau genommen, von da an Kunst zu sein auf, wo sie als Kunst in unser reflektirendes Bewusstseîn tritt. »
(2) « Der Begriff, so nuetzlich er fuer das Leben und so brauchbar, nothwendig und ergiebig er fuer die Wissenschaft ist, ist fuer die Kunst ewig unfruchtbar.Hingegen ist die aufgefasste Idée die wahre und einzige Quelle jedes aechten Kunstwerks. » (I. 277.)
percer peu à peu, et enfin apparaître au grand jour, la notion abstraite, précise, limitée, froide et sèche..., nous ressentons du dépit et du dégoût... Voilà pourquoi c'est une entreprise à la fois indigne et sotte de vouloir, comme on l'a tenté plusieurs fois de nos jours, ramener un poème de Shakespeare ou de Goethe à une vérité abstraite, que ces poètes sont sensés avoir eu le dessein d'énoncer... Seule la pensée qui fut contemplée (saisie par l'intuition) avant de passerpar la réflexion, a,dans l'œuvre d'art, la force de nous émouvoir, et devient ainsi une chose impérissable... » (1).
(1) « Die Ideen aber sind wesentlich ein Anschauliches und daher,in seinen naeheren Bestimmungen, Unerschoepfliches. Die Mitiheilung eines ?olchen kann dalier nur auf dem Wege der Anschauung geschehen, welches der der Kunst ist... Der blosse Begriff hingegen îst ein vollkommen Bestimmbares...,ein Solches durch einKunstwerkmittheilen zu wollen, ist ein sehr unnuetzer Umweg, ja, gehoert zu dem eben geruegten Spielen mit den Mitteln der Kunst, ohne Kenntniss des Z\veckes-..Wenn wir nun bei Betrachtung eines Werkes,... durch aile die reichen Kunstmittel hindurch, den deutlichen, begrenzten, kalten, nuechternen Begriff durchschimmern und am Ende hervortreten sehen... so empfmden wir Ekel und Unwillen... Daher ist es ein so unwuerdiges, wie albernes UnterDehmen, wenn man, wie heut zu Tage oefter versucht worden, eine Dichtung Shakespeare's oder Goethe's zurueckfuehren will auf eine abstrakte Wahrheit, deren Mittheilung ihr Zweck gewesen waere... Nur das Gedachte, was geschaut wurde, ehe es gedacht war, hat bei der Mittheilung (im Kunstwerke) anregende Kraft und wird dadurch unvergaenglich... » (II, p. 466 et suiv.)
On pourrait continuer à citer des pages entières de Schopenlïauer qui soient dans ce sentiment sur la nature et le rôle de l'art, car elles abondent dans son œuvre. Après tout ce que Schopenlïauer a ainsi écrit, n'est-il pas piquant, et un peu décourageant, de penser que ce soit sa philosophie, à lui, qu'on prétende retrouver dans des œuvres d'art? et que ces œuvres oà on veut la retrouver soient précisément les drames de Wagner ?
Mais je ne veux pas terminer sur une simple critique négative ; et puisqu'il est essentiel que nos idées sur ce sujet soient très précises, je vais essayer d'exprimer sommairement ce par quoi l'art et la philosophie me paraissent reliés l'un à l'autre.
C'est tout d'abord par le sujet auquel tous les deux se trouvent voués, je veux dire le monde, l'univers. Nous savons que plus la philosophie s'élève, plus elle devient abstraite ; et, d'un autre côté, le progrès, pour l'art, c'est de rejeter de plus en plus tout ce qui est accidentel; et la musique, en particulier, ne s'applique plus qu'à ce qui constitue la base même de la vie, à ce qui en est l'essence, pure de tout alliage. Il en résulte que l'art et la philosophie s'élèvent tous les deux au-dessus des brumes de tout ce qui est limité et accidentel; et ils atteignent une région sereine, où ils se trouvent en face l'un de l'autre, et où leurs regards doivent se rencontrer. Ils ne sauraient cependant se fondre l'un dans l'autre : au contraire, plus la raison s'est clarifiée en suivant la voie de l'abstraction, plus elle est éloignée
de l'intuition artistique ; et, d'un autre côté, plus l'art a su se débarrasser de l'arbitraire et des conventions, plus il se trouve affranchi du concours de la raison, et plus il se manifeste sous la forme de pure intuition. On peut donc affirmer que plus la philosophie et l'art deviennent ce qu'il est de leur essence d'être, plus nous sommes forcés de reconnaître en eux deux phénomènes diamétralement opposés de la nature humaine ; mais cela ne les empêchera pas de se comprendre mutuellement d'autant mieux. L'art, affranchi du concours de la raison, aura une vision intuitive bien plus claire de ce qui constitue l'essence de la raison ; et ce qu'il aura vu, il ne nous l'expliquera pas, en vérité, mais il nous le montrera. Quant à la raison ; nul mieux que Schopenhauer ne nous a montré jusqu'à quelle lumineuse connaissance de l'essence de l'art elle peut atteindre.
Voilà donc un premier point de contact entre l'art et la philosophie. Il y en a un second. Je l'ai déjà mentionné plusieurs fois, et il ressortira de luimême assez clairement à seulement rappeler que l'art « contient toute sagesse », et que l'œuvre d'art véritable est une image purifiée et condensée du monde même. On peut dire des œuvres d'art vraiment sublimes que ce sont des 7'évclations. Jamais le calcul ni le jeu le plus savant des combinaisons n'auraient pu suffire à les créer; et nous-mêmes, en leur présence, nous avons soudain une vision toute nouvelle du monde, et l'intuition de rapports que jamais autrement nous n'aurions soupçonnés. Le philosophe
pourra donc puiser de la sagesse dans les œuvres d'art. Non pas que celles-ci « contiennent » les théories que le penseur en déduira ; mais ce qu'elles contiennent, c'est plus et mieux que les théories ellesmêmes, c'est une sagesse qu'on ne saurait peut-être mieux qualifier qu'en la proclamant « une révélation de la sagesse divine ». Ou plutôt non, l'œuvre d'art ne contient pas cette sagesse, mais elle est cette sagesse même. Et c'est de cette sagesse qu'on peut entendre la voix éloquente par les œuvres de Wagner,