VIVE LE ROI POURVU QUE
Depuis que la deuxième Itvraison du Drapeau blanc a paru , j'ai reçu une foule de lettres qui me félicitent du bonheur que j'ai eu de me rendre , en expliquant le vive le Roi quand même! l'interprète des sentimens qui animent tous les Français dévoués au Roi et à la royauté , à la vi9, à la mort. Rien n était plus facile 5 je n'ai fait qu'exprimer mes propres sentimens; et comme ils sont les mêmes dans tous les coeurs vraiment fiançais, la profession de foi d'un franc royaliste est celle de tous les autres. Tous les fidèles sont liés par une communion de pensées , de devoirs, d'affections et d'espérances.
Je ne veux point dissimuler combien j'ai été sensible à ces nombreux témoignages de satisfaction. J'ambitionne deux récompenses du zèle toujours sincère et souvent périUq.iix que j'ai montré poj^r ia cause légitime : l'estime des gens de bien , des bons Français , la haine des méchans , des révolutionnaires ; je crois les avoir obtenues , et je continuerai toujours à les mériter.
Je ne devais pas me flatter de réussir aussi heureusement dans la définition de vive le Roi pourvu que. S'il est facile de bien rendre ce que l'on sent vivement, comment exprimer et développer des sentimens que l'on n'a jamais éprouvés , et qui , loin de se faire un passage dans notre âme , la resserrent a révoltent? Mais les gens dont je dois exposer es vœux, les opinions et les pensées, prennent si peu la peine de les dissimuler , que je n'ai eu , pour ainsi dire, qu'à écrire sous kur dictée , et I. 4^ LIVRAISON, 10
( 46 ) qu'ils m'ont épargné jusqu'au travail du commentaire. Plusieurs fois l'indignation est venue arrêter f ma plume; et pour avoir la force de transcrire ce langage, j'ai eu besoin de me dire qu'il faut bien citer les hérésies pour les combattre , les impiétés pour les confondre , les anathèmes pour les foudroyer.
Je n'aurai garde de comprendre parmi ceux qui disent yive le Vloi^powvu que , ces Français qui veillent avec une jalouse inquiétude à ce qu'il ne soit porté aucune atteinte à la Charte que le Monarque a octroj^ée k son peupfe. Qui pUis qu'un royaliste doit aimer la Charte? On attache d'autant plus de prix au bienfait, qu'on chérit davantage le bienfaiteur. Mais il y a loin de ce présent de la sagesse royale à ces concessions, à ces garanties dont on aurait voulu agrandir indéfiniment le cercle, en cherchant même à les appuyer d'autorités historiques.
Henri IV, a-t-on ose dire , traita avec les chefs de la ligue. Oui , sans doute ; mais , sous ce point de vue , la position de Henri IV et celle de Louis XVllI n'offVe pas le moindre trait de ressemblance. Le premier ne ressaisit pas son royaume tout entier en un seul jour, avec la rapidité d'une dépêche télégraphicjue. Ce conquérant du sien fut encore obligé de racheter en détail une partie de son héritage ; et pour €3pargner le sang des Français , il paya les clés des villes qu'il eût été contraint d'assiéger. Le bon Béarnais , malgré la franchise et la loyauté avec 5t quelles il exécuta ces capitulations, laissa quelqueibis éclater le dépit et la rancune qu'elles avajent fait naître dans son iune3 et quand on lui parlait de
ces chefs rentrés dans le devoir, qui lui avaient
rendu son royaume : amenda, disait-il; ventre-
. saint-gris ! ils me Tont bien i^endu. » Si Henri IV fut
à cet égard moins heureux que Louis XVIII, cedésa-
. vantage eut au moins sa compensation. Ce qu'il avait
acheté une fois demeura toujours à lui ; et Maj^ennç,
Brissac et Villars ne le trahirent plus après lui avoir
,prêté serment.
Aurai-je la rigueur de comprendre dans ma catégorie ces pauvres diables de commis qui disent : Vive le Roi pourvu que... je garde mon emploi ! Non , sans doute. Userait à désirer, pour la consolidation de l'ordre légitime, que, depuis le premier ministre jusqu'au dernier garçon de bureau, toutes les places ne fussent occupées que par ^\es hommes qui n'eussent pas le moindre espoir de les conserver, si la légitimité était renversée. Mais c'est rêver l'utopie. On peut du moins signaler, attaquer cette ridicule et cruelle manie de demander des signatures et des sermens à de pauvres diables de commis qu'on place entre leur conscience et leur dîner, auxquels f estomac crie bien fort de consentir^ quand le cœur leur dit tout bas de refuser ; qui chargent d'une signature famélique le livre sacré de la foi, comme ils émargent l'état mensuel des appointemens. Ils se blasent ainsi sur la religion da serment : rentrés dans leur ménage , ils égayent le repas , que leur garantit ce parjure bannal , par des hisions sur la sainteté du vote alimentaire , et corompent déjà, sans qu'ils s'en doutent, l'esprit et le cœur de leurs enfans , habitués de bonne heure à voir tourner en jeu ce qu'il y a de plus respectable parmi les hommes.
Je n'étendrai pas ce privilège d'indulgence à ces hommes qui, arrivés à la fortune, ne jettent pas saris crainte et sans honte les yeux sur la route qui les y a conduits. En vain vous espérez les tranquilliser par des garanties ; vous n'en trouverez jamais d'assez fortes contre les reproches et les terreurs de leur conscience, plus juste envers eux que les lois.
Vive le Roi ! disent- ils d'un air sombre et inquiet, powvu que... en ramenant dans leur patrie les compagnons de son exil et de son malheur, il n'ait traîné à sa suite que des victimes dévouées au ridicule, à la misère, à la persécution....^ pourvu qu'on punisse avec la dernière rigueur le premier d'entr'eux qui oserait verser une larme séditieuse, pousser un soupir féodal, en passant pauvre, vieux, faible et souffrant , sur le riche domaine qui fut à lui. Vive le Roi!... poun^u qu'il soit le seul émigré auquel il faille donner de quoi vivre.
Vive LE Roi! disent quelques pères conscrits de la révolution, tout scintillans de fleurs de lis d'or, qu'ils prennent quelquefois pour des abeilles ; vive ieRoi! pourvu que sa justice et sa reconnaissance nous conservent le salaire que nous avons si bien gagné , en étouffant le cri de notre conscience et de notre sensibilité , pour livrer l'or et le sang de ses enfans à l'ogre dévorant qui rugit pendant longtemps dans le palais du Roi.
Vive LE Roi! ajouteront quelques hommes parés de fleurs de lis d'argent, pourvu que sa confiante crédulité lui fasse accueillir comme de bon alois serment de fidélité que nous prêtons à lui et à la Constitution , du même air que nous jurâmes l'autre jour de proscrire à jamais sa Charte, sa personne.
( i49 ) sa famille , ses amis et ses défenseurs. Il en dit à pea près autant , ce chevalier de saint Louis qui , le 20 mars, jeta sa croix dans la boue, la ramassa le 8 juillet , la rattacha avec une épingle à sa boutonnière , après avoir à peine frotté légèrement la ta-che indélébile.
Voyez ces écrivains tracer à demi , et raturer vingt fois VIVE le Roi î le laisser enfin à peine lisible, et se hâter d'ajouter en gros caractère , pourvu que rien ne nous empêche d'attaquer, d'injurier, de calomnier tout ce qui tient à lui par les liens de la nature , de fatfection, du devoir et de l'honneur; poun^u que nous puissions répéter chaque jour que la France n'a eu de gloire que pendant qu'elle n'a pas eu de Roi; traiter de coterie monarchique cette immense majorité de Français qui veut son Roi et ses Princes légitimes ; pourvu que, sous le gouvernement royal, nous puissions hautement vanter, célébrer la révolution, en prêcher la morale, en renouveler les doctrines , en faire triompher de nouveau les principes , pour en obtenir encore une fois les libérales conséquences ; poun^u que le titre de Roi très-chrétien et de fils aîné de TEglise, ne soit qu'une vaine formule gothique qui ne protège ni la religion ni ses ministres , contre les outrages dont nous voulons les accabler , contre la proscription que nous sommes impatiens d'appeler sur eux; pourvu que, sous le règne du frère de Louis XVI, nous puis- «^'Cf.ijl'publier fapologie des hommes qui l'ont tué, y blâmer le deuil expiatoire de sa mort ; poujvu que 40US ayons le droit de changer en vertus la révolte , la félonie, la trahison; et de convertir en crimes le dévoûment, l'honneur et la fidélité; poun>u que les
jiiinislres du Roi nous tolèrent, nous encouragentj nous achètent et nous payent largement tout ce que nous aurons fait contre Tautel et le trône.
Ecoutez/ -ces hommes à l'œil farouche , à la moustache menaçante, au talon armé et retentissant, drre à demi voix, en faisant une grimace , vive le Roi! pouwLi cju^ll ne regarde comme de bons et loyaux services , que ceux que nous avons rendus à ses ennemis ; poiuvu que Ton nous compte chaque mois de trahison pour trois ans de campagne. Vive LE Koi ! pourvu quï\ nous livre le domaine entier de la gloire nationale; bien entendu que gloire na" tionale signifie pour nous l'Europe à dévorer; et, au défaut de TEurope (si elle n'est plus d'humeur à le souffrir) , la France , dont la ten e n'est pas d'ime autre couleur que celle d'Allemagne ; de Russie , d'Espagne et d'Italie; pourvu que nous so3'ons les seuls amis , les seuls cnfans de la patrie; et il est bon que Ton sache que patrie veut dire le camp où nous commandions , les conquêtes que nous er^ploitions , les dotations outre Rhin , et au-delà des Alpes, f|ui nmis appartenaient bien légitimement, puisque ^3uonaparte nous les avait données sans que personne les réclamât.
N'entends-je pas lés voix de quelques aboyeurs vétérans de la révolution , hurler : Vive le Roi Î pourvu que ce soit comme à cette fête qui nous a tant divertis. Avons-nous crié vive le Hoi en riant de toutes nos forces, le ai juin i ;9^, lorsquelapique tendue et la hache levée, nous forçâmes le tyran c. Louis XVI à se coéffer d'un bonnet rouge ? v
Vive le Roi ! dit très-distinctement une voix qui semble parler au nom de toutes les autres.
Vive le Roi pourvu que Ton ne soit admis à coopérer à l édifice de la restauration, qu'avec des mains encore calleuses du travail révolutionnaire, ou des genoux usés par Taltitude de l'esclavage ; poutvu qu*\\ soit reconnu que ce n'est qu'à l'école de Piobespierre et de Buonaparle qu'on a pu apprendre à bien servir Louis XVIII; pourvu que le trône soit environné d'hommes qui n'aient pas un intérêt puissant à le défendre et à le conserver, et qui nous donnent , avec l'assurance d'un bien-être iictuel, la garantie d'un mieux-être à venir. Vive le ^oi, powvu que son rétablissement , au lieu de condamner et de finir la révolution, la consacre et la continue; pounni enfin qu'\\ nous soit permis de chercher un exemple et une espérance dans l'histoire desStuarts.
Mais ces cris perfides , ces cris atroces seront tous étoufiés par ce cri français, qui retentit d'un bout à l'autre du royaume : ^lïe le Roi long-temps l vivent les Bourbons toujours ! Ce cri s'élèvera victorieusement jusqu'au ciel , dont il attirera les bénédictions sur la France. Déjà le ciel nous a prouvé qu'il est reconcilié avec nous , puisqu'il nous a rendus deux fois les fils de saint Louis. Dieu protégera la France, n'en doutons pas; mais ce n'est point par une foi stérile et paresseuse qu'il faut honorer la Providence. Pour avoir droit à son appui , il faut le mériter par une courageuse persévérance. Si les jours d'épreuve et de danger renaissaient encore , les royalistes se souviendraient de cet adage qui ^ù^TC le double caractère de la sagesse humaine et
la piété divine : Aide-toi , Dieu t'aidera.
A. MaRTAIN VILLE,