QUELQUES VÉRITÉS
A CES époques paisibles où le Gouvernement^ posé sur des bases solides et défendu par l'opinion publique, n'offre que peu ou point d'aspérités, il est presque permis à la médiocrité de briguer un ministère et d'en garder le porte-feuille pendant quelques mois. Le mécanisme de chaque administration e.st d'avance monté. Les rapports se font, s'expédient . se placent dans les porte-feuilles , et viennent comparaîtra devant le ministre, qui, encouragé par les réflexions de ses commis, et tranquillisé par le rappel quils lui font d'une doctrine à laquelle ils donnent le nom de piincipes adniinis^ iratifs , signe et se rend ensuite près du Monarque , pour lui proposer l'adoption de ces diverses décisions, qui bientôt sont revêtues du titre, du caractère et de la force d une ordonnance royale.
Cet heureux ministre n'a ensuite qu'à s'occuper de sa représentation vis-à-vis des administrés , c'està-dire des audiences publiques ou particulières qu'il leur donne , puis des divers moyens de se rendre agréable au Prince et de se maintenir en faveur.
^rec du savoir faire , on vient à bout de tout cela. Comme on n'a pu fixer sur soi l'attention et l'estime du maître qu'en déployant un grand esprit de conduite vis-à-vis de ceux avec lesquels on s'était mis en point de contact jusqu'à ce qu'on. fût arrivé, ce manège préliminaire perfectionne p1t:. ou moins promptement ce savoir faire si indispen- \ sable à ceux qui courent la carrière des grandes places.
Une fois arrivé , on fait croire h des vues neuves? à des modifications d'une utilité évidente, à des réformes indispensables. On a soin de laisser entrevoir des avantages personnels pour celui avec lequel on est entré en confidence , et qui , se trouvant ainsi intéressé à approuver vos plans, se persuade avoir reconnu dans vous l'inspiration du génie, le dit à tout le monde , annonce des améliorations miraculeuses , et vous fabrique une réputation colossale.
Ce ministre se soutient ainsi plus ou moins longtemps , jusqu'à ce qu'un incident inattendu , une bévue involontaire, un bon mot dont il est l'objet , la survenance d'un nouveau favori, l'obligent à céder le porte- feuille et à rentrer dans sa nullité précédente.
Cet homme n'ayant fait ni bien ni mal , et ne s'élant rendu que le témoin passif des travaux plus ou moins imporlans dont il avait eu l'air d'être occupé, ne laisse après lui ni regrets, ni haine, ni souvenir : au bout de quelques jours , il est parfaitement oublié. Ses économies et sa retraite ont accru sa fortune. Il se console de son néant par son opulence nouvelle, et lègue, en finissant sa carrière , le droit à sa famille de compter son insignifiant ministère parmi ses titres d'illustration.
Il n'en est pas ainsi d'un ministère à remplir dans un temps orageux, à une époque où le trône nouvellement rétabli, éprouve des oscillations inquiétantes , où de précédentes espérances se trouvent mties , où des spéculations nombreuses sont >risées sans retour , où de nouvelles branches d'industrie , de nouveaux moyens d'existence se reproduisent avec difficulté 3 où des plaies profondes
faites 3"l'Eiat , sont encore saignantes 5 où rintngue, la malveillance, l'esprit de sédition et d'imposture, cherchent à s'emparer des esprits, à les jeter dans le trouble , à provoquer les impatiences , le mécontentement et les désordres de toute espèce. Que dans la foule des courtisans qui l'environnent, le Monarque ait discerné un homme pourvu des avantages de la jeunesse, doué de Theureux talent déplaire , parlant de tout avec facilité, paraissant subjuo^uer les difficultés, et mener à bien tout ce qu'il entreprend; que cet heureux concours de moyens ait entraîné le suffrage du Prince, au point de s'être décidé à le revêtir tout à la fois d'un mi-*^' nistere'imjXDrt^nt et dii ne confiance très-étendue, • quels devoirs immenses ne sont pas dès-lors imposés à ce minisire favori? Plus s'accroîtront la conjBance du Monarque et son attente d'être bien servi , plus devront setendre le zèle , l'activité et la pré- ■ voyance de l'homme de son «rhoix. Ce dernier ne pourra perdre de vue un seul instant que la gloire et la stabilité du trône lui sont exclusivement confiées 5 qu'il doit attacher à ce trône tous les esprits , toutes les espérances et tous les intérêts; que loin de se laisser entraîner par aucune faction , il doit au contraire les neutraliser toutes;' et qu'enfin il lui est imposé d'élever la monarchle'au plus haut degré de puissance , non pas en s'abandonnant à d'orgueilleuses et vaines théories, mais en marchant sur les traces de ces hommes rares , que les fastes nati,or naux ont maintenus dans nos souvenirs, et cpii on\^ eu la gloire de sauver f Etat, dedéfendre leurs Princes , et de faire succéder la paix et l'abondance aux troubles et à la misère publique.
Plus j'y réfléchis , et plus je remarque de ressemblance dans les situations où se sont trouvés Henri IV et Louis XVIII , lorsqu'ils prirent tous les deux possession du trône de France.
Les Guises y chefs de la ligue , soutenus par le fanatisme religieux^ disputaient à Henri IV le royaume de France , ainsi que rushrpaltur et ses suppôts , avec le secours du fanatisme politique, l'ont disputé , et s'efforcent encore aujourd'hui de le disputer à Louis XVIII.
Des deux parts , lorsque ces Rois furent rentrés dans leur capitale, ils eurent des dissensions à faire cesser, une armée à refondre, uu esprit public à renouveler, des ressources financières à créer, et la paix à rétablir partout.
Henri IV avait près de lui Sully , son ami , son compagnon d'armes, son bouclier contre ses ennemis , ses erreurs et ses passions.
Sully faida puissamment dans les immenses travaux qu'il avait à remplir, dans les périls de toute nature qu il rencontrait sur ses pas, et surtout visà-vis des pièges innombrables que la haine et les partis plus ou moins éteints ne cessaient de lui tendre.
En peu d'années ce grand œuvre fut accompli.
Quels furent les moyens qu'employa le ministre? L'honneur, le bon sens, le courage et la persévérance.
^lly ne proposa à Henri ni transaction humiiâme ni concession ruineuse.
f 11 rendit au trône toute- sa splendeur, à la puissance royale sa légitime intensité.
Il mit le Mouarque eu mesure de pardonner à ses
ennemis, sans les craindre, et de récompenser ses amis , sans provoquer aucun murmure.
Les lois reprirent leur force, les tribunaux leur pouvoir, la morale publique son ascendant, et la religion sa divine influence.
Les ruines et les dégradations qu'entraînent les guerres civiles, cessèrent d'affliger les regards. Les diverses sources de la prospérité furent rouvertes ; l'abondance fut répandue partout, et de sages économies remplirent le trésor public. Enfin la confiance, ce trésor mille fois plus précieux, devint universelle.
Telle était la France, lorsqu'en mai 1610 , le forfait le plus exécrable. . . . f
Si wi Sully eût accompagné Louis XVIII , il aurait trouvé dans les Mémoires de son aïeul le modèle de la conduite qu'il avait à tenir , ainsi que des travaux qu'il avait à entreprendre.
Traversant avec fermeté les exagérations respectives, imprimant à chacune de ses déterminations le caractère de la sagesse , et surtout de l'à-propos , sç^s premiers soins auraient eu pour objet de reposer les bases du trône surjes vertus et la sagesse des hommes éprouvés. Sans doute il se fût bien gardé de les chercher dans les débris d'une cour immorale et justement méprisée ; il leur eût immanquablement préféré ces âmes nobles et fortes qui avaient supporté sans murmure la spoliation , l'exil et la captivité, et qui, méconnaissant leur intérêt persosL nel, avaient reconnu le danger d'une marche rétro- v grade contre laquelle la France entière se serait immanquablement soulevée. \
La Charte , ce don de la bonté du Roi , fût de- ^
venue dans ses mains la boussole de sa conduite ,' et le principe immuable de son administration. C'est ainsi qu'il en eût fixé la puissance ; il se serait bien gardé de faire sommeiller quelques-unes de ses dispositions , en leur substituant de fausses mesures , ou plutôt de puérils expédiens contre des restes de convulsions , contre quelques clameurs insensées que rivresse et les derniers efforts d'un fanatisme expirant arrachaient à quelques misérables.
Il eût éclairé fopinion publique sur les avantages , ainsi que sur les inconvéniens de la liberté de la ■presse y et serait facilement parvenu à faire une doctrine salutaire entre le bien qu'on peut obtenir de cette liberté quand elle est exploitée par la probité éclairée, et la nécessité de se garantir des maux qu'elle ne peut manquer de produire , lorsqu'elle est mise en œuvre par la sottise, l'hypocrisie ou la mauvaise foi.
Il eût mis un terme à cette confusion judiciaire, qui soumet à un tribunal subalterne des chefs d'accusation qui se rattachent k fhonneur du Gouvernement, aux grands intérêts sociaux et au salut de la patrie.
Il n'eût pas souffert que qui que ce fût eût pu compromettre , par ses déclamations, le respect dû aux actes de l'autorité légitime , ainsi que l'approbation donnée à ces mêmes actes par le chef suprême de l'Etat.
Il aurait encore bien moins consenti à ce que des serviteurs éprouvées devinssent les objets d'une ac- '^^*^i^on calomnieuse, et que , par suite de cette acyOsation, oui^rage du ministère public, ils fussent Ijetés dans des cachots infects pendant plusieurs mois de suite.
Il n'eût pas permis qu'on attribuât à vingt-cinq millions de royalistes , les illusions de quelques vieillards , et que , partant de ces illusions ainsi généralisées , on s'efforçât de persuader au Prince que •nul, dans ces vingt-cinq millions do royalistes , n'est capable de défendre les intérêts de la monarchie, ni par ses talens , ni par son expérience, ni par quelqu'autre moyen que ce puisse être.
Il se serait bien gardé déconseiller au Roi de n'employer à l'administration des affaires publiques que des'hommesmis en œuvre pendant le cours delà sanglante anarchie , et de Tusurpalion la plus oppressive.
Il n'eût pas remis la défense de la monarchie aux partisans de la république, ni les intérêts de Louis XVIII aux courtisans de Buonaparte.
Il n'eût pas fait un crime aux royalistes d'aimer le Roi , aux victimes de la terreur d'avoir désiré le retour de la monarchie, aux hommes de bien d'avoir maudit les brigands, aux amis de la légitimité de porter les Bourbons dans leurs cœurs, et de désirer leur maintenue.
Sully n'eût point fait recommander de poursuivre de toutes parts les royalistes , de leur enlever leurs places, de leur dénier tout secours, de repousser leurs supplications , et de convertir pour eux le sol de la patrie en une terre d'exil et de désolation.
Sous sa surveillance, les vétérans de la révolution n'eussent pas osé élever la voix; le vœu d'une noui^elle république n'eût été ni formé ni manifesté. Le 'octrine des jacobins n'eût point été reproduite soiù. nom de libéralisme; les artisans dcV anarchie seraieuX rentrés dans le néant. Le moderne Sisyphe se serait vainement agité sur son rocher.
Jamais noUe Sully n'aurait souffert qu'on rendît aux assassins de Louis XVI une patrie' qu'ils avaient déshonorée!
Autant il aurait applaudi à l'homme d'état qui termina son honorable carrière en environnant le trône d'une force respectable et éprouvée, autant se serait-il liàté de repousser le système actuel, qui tend à neutraliser cette force, à lui enlever ses chefs, et à semer au milieu d'elle des germes de discorde et de découragement.
Au sortir de fépouvantable épreuve de la puissance populaire , il se fut bien gardé de reproduire les élémens destructeurs de la monarchie, en abandonnant la faculté d'élection «à faveuglement démocratique et aux intrigues des démagogues.
Avec quel sentiment de consternation n'eût-il pas contemplé la France menacée de subversion, le trône compromis, sa stabilité mise en problême, le peupje français sans espoir, les factieux triomphans, et le génie du mal frappant d'une stérilité funeste les vœux de f Europe et les travaux de ses Souverains!
La France entière, à ce zèle ardent et éclairé pour la gloire du Prince, la splendeur de la monarchie et la prospérité nationale, aurait reconnu le digne héritier du compagnon d'flenri IV. Il eût retrouvé ses vertus, son courage et son sage discernement. A sa voix, tous les Français se seraient ralliés autour du trône. Le Gouvernement n'eût rencontré dans sa marche ni opposition, ni factieux, ni coupable divergence, /^^^^sse ce tableau de ce que l'on pouvait effectuer yjour la félicité publique , être placé sous les yeux /de celui que la fortune a mis à même de concourir à cette œuvre sublime ! Puisse-t-il l'amener à reoon-
naître la fausse route dans laquelle il s'est engagé i Ah ! s'il en a le courage , qu'il mette en regard ce qu'il pouvait faire avec ce qu'il a fait! Qu'il compare le bonheur qu'il pouvait assurer à sa patrie, avec le désordre presqu'inextricable dans lequel elle est plongée ! Qu'il s'effraie de tous les maux qui vont s'ajouter aux maux actuels , s'il ne change de sys- • tème ! Qu'il se détermine à ne plus paraître devant notre vénérable Monarque , qu'escorté de la vérité , qu'enflammé du désir de la faire triompher de l'erreur et des passions méprisables qui soutiennent cette erreur , sinon qu'il jette un œil attentif sur cette responsabilité terrible , à laquelle ni l'artificieux sophisme ni de vaines excuses ne parviendront point à le soustraire!....
Quelques observations au sujet du projet de loi relatif à la responsabilité ministérielle , présenté à la Chambre des députés , dans la séarice du 2S jant^ier.
Les motifs développés par M. le garde des sceaux à l'appui de ce projet de loi , nous avaient paru conformes aux principes que nous avions établis nous-mêmes dans la première livraison du Drapeau blanc. Nous nous félicitions de nous être rencontrés avec l'orateur sur la manière de traiter un sujet qui intéresse si fortement le maintien de nos libertés et l'inviolabilité du trône, qui CTi- «^^ le plus sûr garant. Mais quelle a été notre désafe pointement , lorsque, d'accord avec M. de Serre sui^ le principe ; nous avons m» que nous fêlions si peu
sur tes conséquences î Nous avons examiné de nouveau la question , et , faut-il le dire , nous nous sommes convaincus de plus fort, que nos idéeà étaient en harmonie avec le système du gouverneïnent représentatif, avec l'esprit , avec la lettre de la Charte constitutionnelle. Mais si le projet de loi est entaché d'inconstitutionnalité , c'est de franc jeu. Pour cette fois les ministres n'ont pas cru devoir prendre la peine de forcer le sens de la Charte, J)Our y trouver ce qui n'y est point ; s'ils violent la loi politique de l'Etat, c'est franchement; ils ont même Textrême complaisance de le déclarer à la France entière , du haut de la tribune nationale. Si la Charte est étouffée , ce ne sera pas du moinis sous le poids ridicule des distinctions grammaticales*. « Il est , dit M. le»garde des sceaux, un autre chanw gement au dernier projet , qui paraîtra peut-être V laisser dans la loi un vide essentiel ; c'est la sup- « pression de la définition des cas de concussion e^ ^{ de trahison, qui , aux termes de la Charte, peuvent « seuls donner lieu à une accusation contre les mi- « nistres. L'étoiinement que cette suppression cau- « serait à quelques personnes serait d'autant plus ■x( naturel, qu'il semble fondé sur le texte même de « la Charte , portant , art. 56 : Des l'ois particulières t< spécifieront cette nature de délits, n On voit bien que M. le garde des sceaux était tenté d'engager une guerre de mots , et de faire considérer sous un point de vue différent, la disposition formelle de la ^^e, qui veut que des lois particulières spécifient yi a nature des délits ministériels. Mais on ne sait pourquoi , lorsqu'il avait si bien commencé , l'orateur abandonne la forme pour s'occuper du fond.