LIVRAISON
( 282 ) qui leur est réservé , si leurs minisires s'obslinenl aies enlraîner dans la route qu'ont suivie ces Princes malheureux? Leurs vcrlus n'ont pu les soutenir sur un trône que l'imprutlence de leurs conseillers avait sapé , en mettant leurs ennemis à même de profiter adroitement de leurs moindres erreurs. Ces réflexions , et la dernière sur-tout , nous ont été inspirées par la lecture d'un ouvrage nouvellement publié , et du plus haut intérêt dans les circonstances actuelles : c'estï Histoire de Jacques II, tirée des Mémoires écrits de sa propre main. Cet extrait d'un ouvrage volumineux, et perdu pour nous , a été fait sous les yeux mêmes de ce roi , et sous ceux de son fils. Il contient des passages étendus de l'un et des notes de l'autre. C'est un monument d'histoire qui , déjà intéressant par lui-même, le devient encore davantage , par la conformité des évènemens qu'il présente avec ceux dont nous avons été et dont nous pourrions bien être encore témoins. Nous allons donner à nos lecteurs une idée de cet ouvrage. Nous ne le considérerons pas sous le point de vue littéraire; notre extrait sera purement historique; nous conserverons le plus souvent les expressions de l'auteur royal. Nous nous contenterons seulement d'en attester d'avance à nos lecteurs l'authenticité. Puissions -nous réussir à rendre les Shaftesbury et les Sunderland assez odieux , pour qu'aucun ministre français ne soit tenté d'avoir avec eux la moindie ressemblance !
Deux morceaux intéressans sont placés à la tête de cet ouvrage. Le premier, peu connu en France, est intitulé Conseils du Roi Cluuies 1^'' , à son fils le prinee de Galles; l'autre, inédit, se compose des
(283) Conseiis adi^ssés par Jacques II j à sonjlls le che-" valier de Saint-Georges.
Les conseils de Charles I", composés durant sa captivité, respirent la sagesse, la résignation, la piété, le pardon des injures. «J'aimerais mieu?t , dit-il à son fils , qu'on vous ix'^^eXki Charles- le-^B on , que Charles "le- Grand. Je voudrais que le commencement et la fin de toutes vos actions se rapportassent à la gloire de Dieu. » En lisant avec attention cet écrit, et en substituant par-tout aux mots de religion et àe piété ceux de Gou^^ernementei de liberté ^ on retrouvera la position où nous sommes depuis vingt-cinq ans : car il faut remarquer que , sous Charles P"", c'était la religion que l'on prétendait réformer, comme aujourd'hui TEtat. Aussi tous les partis politiques qui ont paru tour à tour sur la scène de la révolution française, se reconnaissent-ils en Angleterre, à ne pouvoir s'y méprendre, sous des dénominations religieuses. Quelle si grande différence y a-t-il en effet entre les Anglicans d'alors et les hommes monarchiques d'aujourd'hui? entre les presbytériens et les libéraux royalistes? entre les covenantaires et les libéraux républicains ? entre les cinquième-monarchistes et les jacobins? Remarquez sur-tout que les presbytériens et les covenantaires étaient tour à tour amis et ennemis, selon que leurs intérêts les guidaient; et que ceux qui prêchaient la morale la plus pure étaient ceux sur lesquels on pouvait le moins compter. La nuance entre les libéraux royalistes et républicains est peut-être aujourd'hui plus délicate encore à saisir.
Jacques II perdit la couronne comme son père ; mais l'origine de ses malheurs et les fautes qui con-
tribuèrent à sa perte ne furent pas les mêmes, hes conseils qu'il donna à son tils ne durent donc pas porter sur les mêmes objets. Dans son écrit, nous trouvons autant de résignation et de piété que dans celui de Charles; mais sa piété est plus grave , parce qu'il avait réellement de plus grands reproches à se faire. Nous y voyons une grande fermeté et un amour ardent de la justice , parce que ces qualités étaient celles qui brillaient le plus en lui j mais nous y cherchons vaineii^ent le pardon des injures, qui tient une si grande e si belle place dans XEikon basili/cide Charles V^ , et dans le testament de Louis XVI. Quel est l'homme qui osera accuser Jacques , quand il réfléchira que ni les fautes que ce prince a réellement commises ni de plus graves encore ne l'eussent précipité du trône, sans la clémence imprudente de Charles second ?
Ainsi que nous l'avons dit plus haut , ces conseils n'ont jamais été publiés en France. Nous allons donc en citer quelques passages, que nos lecteurs ne verront pas sans doute sans plaisir. Ils commencent ainsi :
u Les rois n'ayant de compte à rendre de leurs actions qu'à Dieu et à eux-mêmes, doivent être plus prudens et plus circonspects que les personnes d'un rang moins élevé j et si les sujets sont tenus à leur garder une fidélité scrupuleuse et à observer leurs lois, les rois, de leur côté, sont obligés à avoir soin d'eux et à les traiter avec une tendresse particulière. »
Après avoir recommandé au prince de servir Dieu , il ajoute : « Prenez un soin particulier de n'accorder votre confiance à aucun athée ou à au-
( 285 ) cun homme de mauvaises mœurs ; tous cf s gens vous manqueront au moment du malheur; il en est de même de tous ceux qui n'ont pas les principes du christianisme. Celui qui est fidèle à son Dieu ne peut manquer de l'être à son Roi. Employez ceuxci, fiez-vous à eux, et qu'eux seuls jouissent d(5 voire confiance et de votre faveur. Quoiqu'il ne soit pas possible à un roi de n'avoir à son service que des gens parfaitement honnêtes , il faut toujours qu'il leur donne la préférence. N'employez les esprits forts qu'avec les plus grandes précautions ; ils sont d'ordinaire athées dans leurs principes et fourbes dans leur conduite ; quant à ceux qui tournent à tous les vents, ils sont presque toujours lâches et sans jugement, car s'ils en avaient, ils ne se conduiraient pas comme ils le font. Dans tous les siècles et dans tous les pays il a existé de ces misérables, etc. »
Le caractère du roi Jacques était connu ; on ne doit donc point être surpris de ce qu'il exhorte son fils à maintenir sa prérogative ; il déplore la loi à'hahcas corpus j comme aussi malheureuse pour le peuple que pour le roi. On juge bien qu'à cet égard nous ne sommes pas de son avis. Il n'a pas senti que cette loi n'est point dirigée contre l'autorité royale , qui , dans un Gouvernement constitutionnel , ne lait qu'une avec la justice et la liberté individuelle , mais contre l'autorité ministérielle ou administrative, ([ui ne subsiste souvent que par des actes arbitraires aussi funestes au roi qu'au peuple.
Une grande partie des conseils est consacrée à prémunir le jeune prince contre l'amour désordonné des femmes. Ce défaut ayant été l'un de ceux qu'on a le plus reprochés à Jacques, et qu'il a lui-même le
( 286 ) plus amèrement pleures, il élait naturel qu'il cherchât par-dessus tout à en préserver son fils.
Parmi les passages qui regardent la politique , on doit remarquer celui où Jacques détourne le prince d'entreprendre des guerres offensives. Cette recommandation est touchante dans la bouche d'un roi qui perdit sa couronne pour n avoir pas voulu prendre part à une ligue formée contre son ami. Plus loin il engage son fils à ne pas dépenser plus que son revenu, u afin, ajoute- 1- il, d'avoir le moins possible besoin du parlement. Ne prenez que des mesures populaires ; ne permettez pas que vos ministres ou vos employés civils et militaires oppriment et tyrannisent leurs concitoyens , ni qu'ils se servent à tort de votre autorité ou du pouvoir que vous avez mis dans leurs mains. Quand vous les trouverez en faute, renvoyez-les et punissez-les vous-même , de peur que les malintentionnés et les républicains du parlement ne trouvent un prétexte de les arracher de vos mains, ce qui affaiblirait votre pouvoir, et empêcherait que les honnêtes gens ne se consacrassent à votre service. »
Pour ne pas diminuer l'intérêt de la partie historique, en la tronquant, nous la réservons pour un article suivant , et nous terminerons celui-ci par ua passage du conseil du roi Jacques , sur le choix des ministres.
« Soyez très-prudent dans le choix de vos principaux ministres; c'est une chose de la plus haute importance , puisqu'un prince ne peut pas tout faire par lui-même. Que ce soient des hommes non seulement d'un grand jugement et d'un esprit profond , mais qu'ils aient encore beaucoup de probité et de
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religion , et que ces vertus paraissent clans toute leur conduite. N'ayez jamais de confiance en un homme sans mœurs , et qui ne croira pas en Dieu ; car comment pouvez-vous espérer que celui qui ofî'ense chaque jour le Tout-Puissant , puisse être vraiment fidèle à son roi , quand ses intérêts temporels se trouveront , d'après son idée , en opposition avec son roj^alisme? J'en parle sciemment et par expérience. »
-4 M. P éditeur, sur le drapeau blanc
Monsieur ,
Vous avez eu une bien heureuse inspiration en fondant une nouvelle tribune , où , grâce à la semipériodicité des séances , on peut esquiver la censure et crier sans permission : Vive le Roi!... quand même du haut de toutes les tribunes censurées , on crierait avec licence : Vive le Roi ! powvu que,,.
Une inspiration plus heureuse encore, c'est d'avoir décoré cette tribune d'un drapeau blanc. D'abord, c'en fait un de plus en France 5 et il en tst des drapeaux blancs comme des Bourbons , dont on ne saurait trop avoir. En outre , l'entretien du vôtre n'étant aux frais d'aucun ministère , nous sommes cer-^ tains que rien ne sera épargné pour conserver sa blancheur intacte, et que jamais la négligence, ou l'économie, ou la déférence pour certaines vues délicates n'exposera son éclat virginal au danger des variations , comme tant d'autres drapeaux , jadis blancs, que nous voyons livrés aux caprices des hommes et aux injures du teni£s. Sous la garde d'un
( ..88 ) aussi b^n royaliste , qui n est pas minisire , il bravera les orages, les brouillards, les giboulées de Mars y et même la neige louge , s'il venait à en tomber en Fiance comme en Amérique. Je vous avoue , monsieur, que , pour ma part , cette certitude m'enchante ; car j'aime singulièrement le blanc , le blanc tout uni, qu'on ne prépare pas avec la cochenille et riiidigo, enunmot.leBLANC-BLANC. Peut-être est-ce un préjugé d'enfance : car vous saurez qu'en raison d'un vieil amour de famille pour la couleur de saint Louis, jusqu'à l'Age de cinq ans j'ai été voué au blanc , ce qui faisait bien riie (à ce que ma bonne m'a conté depuis) les élèves -libéraux d'alors, qui , devenus professeurs , ont voué la France au rouge , sous l'invocation du bienheureux Maximilien Robespierre, et TEurope sous les auspices de saint Napoléon. Or, comme à cette époque les enfans même étaient forcés par la liberté de porter des cocardes qui n'étaient pas blanches , mes parens , pour ne pas manquer à leur vœu , crurent devoir m'emmener à la suite du drapeau blanc, partout où il lui était permis de flotter; et tandis que mon père se battait pour lo conserver pur, on me le faisait voir pour récompense lorsque j'avais été bien sage, ou que j'avais récité sans faute mon catéchisme ou le testament de Louis XVL
Et alors même qu'une terreur panique eut saisi l'Europe a la vue d'un Coq qui, en voyageant, e^t devenu un Aigle ( car les voyages forment aussi les jeunes animaux), et que le drapeau blanc , qui pourtant n'avait peur ni de l'aigle ni du coq, lut contraint par ceux qui en avaient peur, à se cacher pour un temps, mes parens craignant que j'en perdisse le
( ^89 ) souvenir, continuèrent à me le montrer dans Vhistoire de notre vieille monarchie; d'où il n'était pas si facile à faire disparaître que des états des grands et petits princes d'Allemagne. Cela devint bientôt mon occupation favorite. Avec quel intérêt je suivais la noble et aventureuse histoire du drapeau français ! Que j'aimais à le voir ombrageant déjà le berceau de notre monarchie, en signe d'alliance entre leciel et la terre ; puis, comme pour la cimenter, suivre la croisade d'un Saint au tombeau d'un Dieu ; passer sans facJic des mains de l'IJcroïne sansj'aibiesse aux mains du Chcralier sans reproche; entrer à Pavie avec François I*"" et l'honneur ; précéder , avec la clémence , Henri IV à Paris j ici , la consolation de la
France, là , son sauveur, et sa gloire partout!
Enfin , c'était pour moi comme si l'armée de Condé eût encore existé.
En me racontant ainsi les prodiges que le drapeau blanc avait faits ou inspirés en faveur de la France, on me disait qu'elle lui devrait encore des miracles. On me disait bien; car un jour, et tout à coup, ce drapeau apparut à l'Europe comme elle entrait à Paris , et ce furent des Françaises qui le lui montrèrent. Ainsi que moi , monsieur, vous en avez été témoin. Vous les avez vues , fortes de leur faiblesse , agiter en l'air leurs blancs mouchoirs, et n'opposer que ce frêle bouclier aux armes et aux droits des vainqueurs : ils furent surpris. Jusqu'alors incertains , irrésolus , peut-être aussi un peu étonnés d'eux-mêmes , cette éloquente défense leur révéla une nouvelle gloire; ils eurent le bonheur de la comprendre, et ils répondirent à tout ce que leur demandaient les inoinbrables drapeaux qui saluaient leur passage,
( ^90 ) en arborant celui de saint Louis sur le palais de se» héritiers.
Avec ce drapeau , la paix revint 5 à son ombre , les arts refleurirent comme des lis; les nations rivales s'embrassèrent, la politique même sacrifia , et pour la première fois peut-èlre, Tinlérêt aux intérêts dii monde 5 et pour prix du trésor qu'elle avait si chèrement payé pour nous le rendre , elle ne nous demanda que le serment de le garder.
Et même quand une tempête jetant de nouveau l'homme de destruction sur nos rivages , renversa , pour signaler sa bien-venue, le drapeau de la paix universelle; quand sa haine aveugle le croyait abattu pour jamais ; l'insensé oubliait que la France royaliste avait ressaisi son drapeau avec des transports unanimes; que TEurope entière n'avait déposé ses armes que devant lui ; que sa couleur , plus en commémoration d'alliance qu'en signe de victoire, avait été ajoutée aux couleurs d'un vaste Empire; que renversé à Paris , un Larochejaquelein l'avait relevé dans cette Vendée, où trop tôt, hélas ! il devait couvrir sa tombe ; qu'il flottait près de nos Princes , soutenu par les débris de cette fidèle maison militaire, non encore amnistiée pour l'avoir suivi. Et comment l'intrus du trône ne vit-il pas que son étendard ne devait que passer entre des souvenirs si chers , et des espérances si puissantes ?
Aussi le drapeau blanc revint, et les Français diront si la iete de sa seconde inauguration ne fut pas plus triomphale encore que la première ; il revint , et l'on crut voir à sa suite le prix du dévoûment, la récompense de la fidélité, les consolations du passé, et un long avenir d'espérances.... De&
( ^Qi ) niéchans dispersèrent son cortège : il revint seul ; mais seul , il est toujours l'amour des Français. Accoutumés à s'attacher par leurs sacrifices , peut-être ne le chérissent-ils que davantage : comme dans une famille nombreuse où la mort promène sa faulx, Venfant qui survit à ses frères , hérite à lui seul de toutes les tendresses paternelles. J'en appelle à tous les vrais Français : quels ressentimens si amers , quelles plaies si profondes ne s'adoucissent pas dans leur cœur quand ils peuvent dire : Le drapeau BLANC EST LA ! Ce sout les paroles magiques qui endorment les douleurs royalistes.
Pour mon compte, je vous avoue, monsieur, que je les répète sans cesse , et c'est pour m'assurer qu'elles ne sont pas aussi une illusion, comme tout le reste , que je pas«e la moitié de ma journée sur la terrasse du bord de l'eau ( soit dit sans conspirer ) , les yeux alternativement fixés sur les passans , les journaux, le cadran du palais et le drapeau qui le couronne. Si je lis la destitution d'un royaliste, je dis en soupirant : « Encore un défenseur dont « on le prive : mais le drapeau blanc est toujours « là ! » Si j'apprends qu'on rend à un homme des cent jours la faculté d'une seconde trahison , je dis : « Encore un ennemi qu'on lui ramène, et /e dra- « peau blanc est pourtant là! « Si je tombe sur les injures périodiques ou semi-périodiques qu'on lui prodigue à certaine tribune, parce qu'elle n'est pas censurée, ou dans certaines feuilles, parce qu'elles le sont , je lève les yeux avec un peu d'effroi , et je dis avec une surprise satisfaite : u Ah ! le drapeau « blanc est encore là! » Si je rencontre tel de se^ anciens champions , qui aujourd'hui déserte sa
( ^92 ) cause, et s'en m mendiant d'un parti sans force un appui sans durée, je le fixe avec la curiosité du mépris ; et s'il rougit, sil évite mes regards , si sa haute fortune recule devant mon humble fidélité , je dis avec joie : « Le drapeau blanc est donc vraiment (« là! )) Enfin, si j'aperçois quelque digne prêtre , forcé par sa propre indigence à passer, sans la soulager, auprès d'une autre indigence qui le supplie, je dis : « Certainement un jour viendra où la pre- «( mière recevra de quoi donner à la seconde , car le t< drapeau blanc doit être à jamais là. » Oui, à jamais ! on peut en éloigner ses défenseurs , mais non les décourager. Au premier cri d'alarme, ils franchiraient bien d'autres distances pour le secourir ; on peut f entourer de ses ennemis ; mais la Providence de la France se placera, invisible, enlr'eux et lui. Deux fois elle nous l'a rendu : elle nous le conservera, fût-il encore plus isolé, plus outragé, plus ébranlé, n'en restàt-il qu'un seul en France, et n'eûl-il , pour piédestal, que la colonne de la place Vendôme !